DE LA LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE
large du mot : il faut plaire, et alors on a acquis le droit d'instruire, comme de badiner et même d'être éloquent, pourvu que l'on connaisse les mille et une manières de demander pardon de la liberté grande, et qu'on ait ou qu'on garde l'air d'une improvisation perpétuelle. La coquetterie de l'esprit est donc de règle, et elle passe même pour être ici la parure naturelle, si bien qu'on en pardonne jusqu'à l'excès : c Tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas! » s'écriait Mme de Sévigné, à propos de Voiture. Ce qui est impardonnable, c'est le pédantisme. J.-B. Rousseau se moquait fort des odes par articles de La Motte; écrire des billets par articles ne serait guère moins ridicule. « Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir une lettre », dit quelque part Balzac. Que ne s'en est-il avisé plus souvent!
L'ordre et le mouvement qu'on met dans les pensées d'une lettre sont improvisés par le caprice instantané de l'esprit, du cœur et de l'imagination. En d'autres termes, la lettre échappe à ces lois de la composition qui sont l'âme de tous les autres écrits.
Supériorité des femmes dans le genre cpistoiaire et ses causes. Dualités féminines de leurs rivaux en ce g^enre. — De là, à nos yeux du moins, le principal secret de la supériorité reconnue des femmes dans le style épistolaire. Nous ne connaissons pas un seul ouvrage de femme qui ait le mérite d'une composition exacte, et s'il nous est arrivé, par exemple, de trouver souvent dans des dissertations écrites par des jeunes filles, des délicatesses de goût et d'autres mérites que des hommes n'auraient pas facilement eus, nous n'y avons jamais, au grand jamais, relevé celui-là. 11 semble que l'art de la composition soit une qualité mâle. Mais aiîranchies de ses lois sévères, pouvant donner carrière à leur imagination et à leur sensibilité naturellement plus alertes, toujours averties et soutenues d'ailleurs par leur coquetterie native, les femmes atteignent plus sûrement aux vérités de sentiment, c le sentiment dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre », selon la remarque de Vauvenargues. Aussi gagnent-elles les hommes de vitesse, pour ainsi dire, et les éclipsent-elles généralement dans une lettre comme dans une
conversation. Chez les hommes qui les ont égalées dans le genre épistolaire, comme Cicéron et Voltaire, ou chez ceux dont les lettres peuvent soutenir la comparaison avec les leurs, comme Pline le Jeune, Bussy-Rabutin et même Galiani, on relève justement une promptitude de sensibilité et d'imagination, et pardessus tout une dose de coquetterie tout à fait extraordinaires. Circonstances qui ont Influé sur la littérature épistolaire^ à Rome et en France, aux deux derniers siècles. -^ En dehors de ces qualités nécessaires aux épistoliers de tous les temps, et dans toutes les langues, il est des circonstances extérieures * qui influent puissamment sur le développement et la qualité de la littérature épistolaire.
A Rome, par exemple, le laconisme du journal officiel {Acta diurna), ou ses insertions mensongères, qui faisaient dire à Tacite qu'on le dévorait dans les provinces, après telle ou telle séance du Sénat, pour y voir ce que Thraséas n* avait pas dit, rendaient nécessaire une active correspondance entre les grands personnages que leurs fonctions administratives ou militaires dispersaient à travers la vaste étendue de Tempire romain, si loin de la vie intense et tant aimée de la Ville, si loin surtout du foyer politique où se décidaient leur sort et celui du monde. Aussi, à travers les superbes roules de Tllalie et de toutes les provinces, de la Romania, comme disent les anciens chroniqueurs, quel chassé-croisé d'estafettes !
Dans la France du xvn^ siècle on écrivait des lettres d'autant plus pleines et plus régulières que la difficulté des communications mettait les amis fort loin, et que les départs hebdomadaires du courrier, de Vordinaire, même doublés par Vextraordinaire, étaient des occasions presque solennelles et obligatoires de rapprocher ces amis de son cœur et de son cercle, en leur envoyant tout un paquet soigné de détails sur la vie dans la huitaine, à la cour et à la ville, en vidant son sac, suivant le mot de Mme de Sévigné.
Pendant le xYiii*^ siècle, à ces mêmes raisons s'ajouteront les besoins de la propagande philosophique et littéraire. Aussi
1. Oû les trouvera, avec boancoup d'aatrcs considérations fines et utiles, dans la substantielle introduction historique et critique de M. Lanson à son Choix de lettres du jcvii" siècle, Paris, Hachette.