LES MANUSCRITS
du corps saint. 11 entendit l'oraison funèbre prononcée par le frère Jehan de Samois, qui, en célébrant la loyauté du roi, invoqua le témoignage de Joinville, lequel n'avait garde de se faire là l'avocat du diable, car il consacra à saint Louis un autel dans sa chapelle de Saint-Laurent, à Joinville.
Ce fut peu de temps après qu'il entreprit ses Mémoires, pour satisfaire au désir de la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, et mère de Louis le Hutin. Comme elle mourut, Je 2 avril 1305, avant que Tœuvre eût été terminée, Joinville dédia son livre au fils de cette princesse, Louis le Hutin, qui n'était encore que roi de Navarre, par conséquent vers 1309. En 1315, convoqué sous l'oriflamme pour marcher contre les Flamands, le vieillard, toujours vert, répondit à cet appel, comme l'atteste une lettre écrite au roi dans cette occasion *. Revenu de cette campagne vers 1317, il mourut le 16 juillet 1317, à l'âge de quatre-vingt-treize ans.
Valeur relative des manuscrits. L'exemplaire de Louis le Hutin, i309. Les textes de Bruxelles, de Lucqnes, de M. Brissart-Biné. — Quant au principal monument de sa reconnaissance, il fallut plusieurs siècles pour qu'il put être restauré dans sa simplicité primitive, à peu près tel qu'il fut dicté par l'aimable sénéchal dont l'imagination restait si fraîche, en dépit de ses cheveux blancs. Il est du moins certain que nous n'avons pas le texte original offert à Louis le Hutin, non plus que les copies faites peu de temps après, du vivant même de l'auteur, notamment celle qu'il avait dû garder en ses archives. Après la mort du roi, le précieux parchemin n'est signalé ni parmi les vingt-neuf volumes de sa bibliothèque, ni dans l'inventaire de sa veuve, la reine Clémence, ou de Jeanne d'Évreux, épouse de Charles le Bel. 11 est vrai que le catalogue de Charles V et Charles VI mentionne, en 1414, un texte qui fut ou l'original ou une copie récente ^. Mais, depuis, ses traces ont été perdues.
1. Elle est datée du second dimanche de juin 1315. Voir édition de Wailly, in-4, p. 449.
2. 11 est ainsi désigné : « Une grant partie de la vie et des fais monseigneur Saint Loys que fist faire le seigneur de Jaunville ; très bien escript et historié. Escript de lettres de forme en françois à deux colombes; commençant au deuxième folio et por ce que^ et au derrenier : en tele manière, »
46 OINVILLE.
De tous les exemplaires qui ont échappé à ce naufrage, le plus ancien est celui de la Bibliothèque nationale, inscrit sous le n^ 2016. 11 avait appartenu aux ducs de Bourgogne, et fut rapporté de Bruxelles par le maréchal de Saxe, comme un trophée de sa campagne de 1744. Si l'on en juge d'après les formes de l'orthographe qui rappelle le français parlé sous Charles V, et dut être rajeunie, ce texte remonte à la fin du xiv® siècle ^. Pourtant, malgré ces altérations, il est sans contredit le plus pur : aussi a-t-il justement servi de base à nos éditions savantes, depuis Capperonnier (1764) jusqu'à M. de Wailly (1867-1874).
On connaît encore un autre manuscrit d'autorité moindre. Découvert à Lucques par Sainte-Palaye, en 1741, il date probablement du xvi^ siècle; mais il a conservé parfois l'empreinte du texte primitif que le scribe eut sous les yeux. Il provenait de la Duchesse Antoinette de Bourbon, femme de Claude de Lorraine, premier duc de Guise, et seigneur de Joinville *. En 1540, elle l'avait communiqué h Louis Lasseré, chanoine de Saint-Martin de Tours, qui en usa pour composer un Abrégé de rhistoire de saint Louis.
Enfin, un particulier, M. Brissart-Biné possède un troisième texte, qui doit être de la même époque, comme le prouvent les méprises du transcripteur qui, ne sachant pas les règles du vieux français, par exemple celle de Vs ^, prend souvent des singuliers pour des pluriels, ou change absolument le sens do mots tombés en désuétude. Du reste, ces trois leçons ne se distinguent que par des variantes grammaticales : car, pour ce qui est du fond des choses, il y a presque partout concordance.
Les principales éditions, de iS47 ù i874. — Il convient de citer aussi, mais seulement pour mémoire, deux manuscrits
1. Los retouches sont analogues à celles que l'on constate sur le second manuscrit des Miracles de saint Louis, — ouvrage du confesseur de la reine Marguerite —, dont nous avons le texte primitif, contemporain des mémoires do
2. Il est coté, à la Bibliothèque royale de Lucques, n'» 206, supplëment français. Sur la première page, une miniature rcprc^sentc Joinville offrant son livre à Louis le Hutin.
3. Cette règle attribuait à la plupart des substantifs masculins 1'* au singulier, quand ils étaient le sujet de la phrase. Cette lettre disparaissait au cas régime. L'inverse avait lieu au pluriel, pour les mômes fonctions syntaxiques des mômes mots. — Les deux manuscrits du xvi« siècle durent ôtrc copiés sur l'original conservé au château de Joinville.