‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 55 sur 334 · ANALYSE : LE DÉPART · texte numérisé non relu

ANALYSE : LE DÉPART

A mesure que la flotte avance, Joinville note tous les incidents qui varient la traversée, entre autres, « la fière merveille qui leur advint» près des côtes de Barbarie. Vers Theure de vêpres, ils se trouvèrent en vue d'une montagne toute ronde ; et, le lendemain matin, après avoir navigué toute la nuit, ils l'aperçurent encore, malgré les cinquante lieues qu'ils croyaient avoir parcourues : ce que voyant, les « mariniers tout ébahis » prirent peur. Alors « un prudhome de prestre » qui était à bord déclara que jamais en sa paroisse menace fâcheuse de séchereese ou de pluie n'avait pu résister à trois processions faites par trois samedis de suite. Justement, c'était un samedi, et aussitôt l'équipage se mit à circuler, bannières déployées, autour des deux mâts de la nef. Tout malade qu'il était, Joinville se fit porter à bras sur le pont, pour participer à la cérémonie : < Or, depuis, ajoute-t-il, oncques ne vîmes la montagne ». Le troisième samedi, on arrivait à Chypre, sans encombre.

C'est là que Joinville trouva le roi, qui était parti d'Aiguesmortes, et qu'il entra directement à son service. L'occasion en fut la pénurie où il se trouvait, après avoir soldé les frais de sa nef et de son ravitaillement. C'est en effet à Chypre qu'avaient été réunis les approvisionnements de vins, d'orge et de froment; et pour les peindre, Joinville a des images pittoresques : « Il semblait, dit-il, que ce fussent mountaignes ». Louis IX apprit qu'il était à court d'argent; et, pour lui venir en aide, il l'attacha de près à sa personne : et il n'était que temps, car des chevaliers de Joinville menaçaient de l'abandonner « s'il ne se pourvoyait de deniers ». Voilà l'origine de la liaison qui suivit, et devint aussi familière que celle du fidèle Achale et du pieux Énée. D'autres l'ont comparée à l'amitié de Henri IV et de Sully; mais ici le sentiment seul serait analogue; tout au moins y aurait-il cette différence que, dans le cas présent, les reparties piquantes viennent du sujet, et les sages conseils du souve-

tem. « Il eut un cœur de chêne et de triple airain celui qui le premier confia un fragile esquif à la mer. »

Nous avons voulu citer d'abord le texte de Joinville avec son orthographe. Afin de rendre la lecture moins épineuse, nous ne le ferons presque plus. Les passages que nous traduirons ou moderniserons se trouvent dans le livre des Orif/ines do M. G. Merlet (éditeur Fouraut) ou dans les Morceaux choisis de MM. G. Paris et A. Jeanroy (Hachette, op» cit.).

rain, un vrai Mentor. Ajoutons pourtant que Henri IV, sous ses airs de légèreté, était encore plus politique et plus avisé que Sully.

Mais ne nous attardons pas avec saint Louis en cette station de Chypre où il se laissa trop débonnairement amuser et duper par les ambassades des princes d'Asie qui, sous prétexte d'alliance, venaient l'endormir par de vaines promesses. Ces lenteurs furent telles que plusieurs croisés perdirent patience, et revinrent en France. Enfin, le samedi 22 mai 1249, les pèlerins quittaient la pointe de Limesson, « ce qui fut moult belle chose ; car il semblait que toute la mer, tant que l'œil pouvait voir, fût couverte de voiles >. On cingla vers l'Egypte, où saint Louis projetait la fondation d'une grande colonie qui eût été sa base d'opérations pour la conquête de la Terre Sainte. Il avait emporté des instruments de labourage et des outils de toute sorte. Après avoir plus ou moins rallié les débris de sa flotte dispersée par une tempête, le roi (ou plutôt le vent) décida qu'on mettrait le cap sur Damiette.

Débarquement h Damiette. — Saint Louis et Bonaparte. — C'était le premier jeudi après la Pentecôte : cette heure fut aussi solennelle que périlleuse, car il fallut débarquer en face de l'armée du Soudan. « Nous trouvâmes là toutes ses forces, sur le rivage de la mer, fort belles à regarder; car le Soudan porte les armes d'or, où frappait le soleil qui faisait armes resplendir. Le bruit qu'ils menaient avec leurs nacaires (timbales) et leurs cors sarrasinois était épouvantable à écouter. » A cette vue, le roi mande ses barons, « pour avoir conseil ». Beaucoup étaient d'avis qu'il convenait d'attendre « le retour de ses gens », dont le tiers avait été disséminé par l'ouragan sur les côtes de Syrie. Mais « il ne voulut oncques les en croire », et sa principale raison fut que par là « il donnerait cœur à ses ennemis ». Ausisi finit-on par décider que l'on descendrait sur la plage « le vendredi devant la Trinité », pour livrer bataille, si les Sarrasins ne s'y refusaient pas.

Ce serait ici le lieu de comparer saint Louis et Bonaparte^ ne fût-ce que pour apprécier les différences de ressources, de talent, de prévision, de calcul, et par suite de succès. Mais, en nous bornant à indiquer ce parallèle que chacun pourra faire à

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