PAGES ÉPIQUES. — - LE FEU GRÉGEOIS
très bien armés, et en fort bel attirail, puis se vinrent arranger près de nous. >
Quant au roi, on lui avait conseillé de rester en sa nef, et d"*y attendre l'issue des opérations, comme fera plus tard Louis XIV au passage du Rhin. Mais il se refusa résolument à rester attaché par sa grandeur; et dès qu'il eut ouï dire que l'enseigne de Saint-Denis était à terre, traversant à grands pas son vaisseau, malgré le Légat du pape qui voulait le retenir, « il sauta dans la mer, où il eut de l'eau jusqu'aux aisselles ». Alors, € Fécu au col, le heaume en la tête, et le glaive en main, il alla jusqu'à ses gens qui étaient sur le rivage. Quand il aperçut les Sarrasins, il mit son glaive en arrêt, et leur eût couru sus, si ses prudhommes l'eussent souffert. »
N'est-ce point là une page d'épopée ? Dans le rapide éclair de ce souvenir brille la Hamme de la jeunesse; il est radieux comme l'enthousiasme d'une heure victorieuse. On put croire un instant que la Croix allait faire miracle : car, malgré les imprudences de l'assaillant, les Sarrasins furent saisis d'effroi , et, après une ou deux charges, ne recevant aucun ordre de leur Sultan qui souffrait d'une maladie mortelle, ils abandonnèrent brusquement aux Français la cité de Damiette qu'il leur eût été si facile de défendre, se contentant d'en brûler le riche bazar. Or, s'ils avaient tenu bon, que serait devenue cette multitude campant sur le sable, sous un soleil brûlant, avec femmes et enfants, en grand désordre, dénuée de tout ce qui est indispensable à l'entretien ou à la subsistance d'une armée? Car la foi qui avait inspiré la croisade faisait oublier les moyens humains qui en eussent préparé le succès. Ce qui nous frappe ici dès le début, c'est la confusion d'une guerre féodale où des chefs s'engagent témérairement avec un désarroi que compliquent bientôt fautes sur fautes.
Séjour & Daiuictte. — Marche snr le Caire. — L.e feu gréf^eols. — La première de ces fautes fut la résolution de passer à Damiette l'été de 1249, jusqu'au jour où les eaux du Nil commenceraient leur retraite, pour y attendre Alphonse et sa réserve ; car ces relards aggravèrent l'indiscipline ordinaire à toute armée du moyen âge. Favorisée par l'inaction, la licence se mit de plus en plus dans cette foule qui s'énerva sous les
séductions d'un climat corrupteur. L'exemple partit de haut : « Les barons, qui auraient dû garder du leur pour le bien employer en temps et liiu, se prirent à donner les grands mangers et les outrageuses vlands. s Nous ne parlons pas du reste. Le menu peuple suivit, et l'orgie la plus brutale eut ses coudées franches, « à une portée de petite pierre autour du pavillon royal ». Le bon roi en fut réduit à fermer les yeux; car il n'était pas maître dans son camp : peut-étro aussi s'entendait- il mieux h transformer les mosquées en églises, ou à ordonner des pro- *ccssions, qu'à organiser un plan de campagne, et à faire œuvre de général ou de politique.
Cependant, dès que la saison parut propice, on se mit en marche vers Babylone, c'est-à-dire vers le Caire, ainsi que l'avait conseillé le comte d'Artois. Mais que d'obstacles dès le premier pas! Il s'agissait de traverser un des bras du Nil, et l'on n y parvint qu'après de vains et gauches efforts, toujours déjoués par des attaques ou des ruses qui détruisaient en quelques heures l'ouvrage de plusieurs semaines. Le plus terrible engin fut le feu grégeois * lancé sur les tours en bois (ou chatschâteaux) que les croisés construisaient pour soutenir les travailleurs. « Sa façon était telle qu'il venait par devant aussi gros qu'un tonnel de verjus, et la queue enflammée qui en sortait était bien aussi grande qu'une lance. Il faisait un tel bruit en venant qu'il semblait que ce fût la foudre. On eût dit lin dragon qui volait par Vair. 11 jetait telle clarté que Ton voyait aussi clair parmi le camp que s'il eût été jour. » Pour les croyants d'alors il y avait là je ne sais quelle magie diabolique. Aussi, toutes les fois que détonaient ces fusées, le pieux roi se dressait-il sur son lit; et, les mains tendues vers le ciel, il s'écriait en pleurant : < Beau Sire Dieu, gardez-moi mes gens », prières « qui nous firent grand profit dans le besoin », ajoute Joinville; car, lui aussi, il était persuadé que des oraisons étaient la meilleure garantie contre ces formidables bordées. En cela, il pensait comme un de ses frères d'armes,
1. L'eau ne pouvait l'ëteindro. Il fut invontô, au vi'* siècle, par dos moines byzantins, fut employé en 673 par Tingc^nieur Callinicus à la destruction d'une flotte entière des Sarrasins, lesquels en ayant appris lo secret devaient s'en servir à leur tour contre les Croisées.