LA RETRAITE ET LES DÉSASTRES
famiae et la contagion. Campant sur les vases de TÉgypte, et nourrie des barbots du Nil qui se repaissaient de cadavres, celte armée, qui observait cependant, en toute rigueur, les jeûnes du Carême, ne tarda pas à contracter d'étranges et hideuses maladies. < La peau de nos jantes séchait toute, et se tachetait de noir. > Aux gencives croissait tant de chair morte que les barbiers devaient l'enlever pour leur permettre de mâcher et d'avaler. < C'était grand pitié d'ouïr crier ces gens à qui Ton coupait ces chairs : car ils criaient tout ainsi que femmes en mal d'enfant. »
Un jour, atteint lui-même de l'épidémie, Joinville, qui faisait dire la messe sous sa tente, vit son aumônier chancelant et prêt à défaillir, au moment de la consécration. Aussitôt, f revêtant sa cotte, il saillit de son lit tout deschaus », el, le soutenant dans ses bras, < lui dit qu'il fit à son aise, et tout bellement, son sacrement ». Le pauvre prêtre revint à soi, et « paracheva sa messe tout entièrement; mais oncqiies depuis ne chanta >.
Ces morts faisaient tellement horreur que chacun craignait de les toucher et de les ensevelir. En vain le roi, plein de respect pour ces martyrs, donnait l'exemple, en aidant à les enterrer de ses propres mains. Aggravé par les miasmes de ces corps abandonnés, le mal exerça de tels ravages qu'il fallut, mais trop tard, se résoudre au retour, afin de sauver du moins ceux qui survivaient encore : retraite lugubre, qui ressemblait à une déroute! Aussi souffrant que les autres, le roi aurait pu se mettre en sûreté, s'il avait voulu s'embarquer avec les malades que recueillirent les galères. Mais il refusa d'abandonner son peuple, et se tint àl'arrière-garde, < monté sur un petit roussin », sans autre compagnon que messire Geoffroy de Sergines. Les Sarrasins le harcelèrent en si grand nombre que le héros les compare, au rapport de Joinville, à des « mouches qu'un bon serviteur chasse du hanap de son seigneur. Toutes les fois qu'ils approchaient, monseigneur de Sargines prenait sa pique qu'il avait placée entre lui et l'arçon de sa selle ; puis, la mettant sous son aisselle, il recommençait à leur courir sus, et les chassait d'auprès du Roi. » Ils se traînèrent ainsi trois ou quatre heures jusqu'à un village où « on coucha Louis IX au
giron d'une bourgeoise de Paris, presque mort : on pensait qu'il n'irait pas jusqu'au soir ». Ce fut là que les Sarrasins le firent prisonnier, tandis que des milliers de chrétiens étaient massacrés sur terre ou noyés dans le fleuve ; car ils n'obtenaient guère de merci, même en reniant le Christ, comme le firent beaucoup d'entre eux, et en particulier tous les mariniers de Joinviile.
Le sénéchal était en effet de ceux qui regagnaient Damiette par les eaux; or la façon dont il fut capturé mérite d'être relatée. Après s'être vu forcé par un vent contraire de rebrousser chemin, et de -chercher asile dans une anse, il tenta, toujours avec sa galère, de reprendre sa route par le Nil; mais celle-ci était barrée par la flottille du Soudan. Postée à quelque distance, elle lança telle foison de feux grégeois « qu'il semblait que les étoiles tombassent du ciel ». Dès lors, on n'eut qu'à choisir entre deux périls, la captivité si on se rendait aux galères du sultan, ou la mort si on essayait de débarquer. Est-il besoin d'ajouter que Joinviile préféra la première alternative, en dépit d'un sien ceUérier, natif de Doulevant, qui lui disait : « M'est avis que nous nous laissions tous tuer; ainsi, nous irons tous en Paradis ». « Mais nous ne le creusmes point », avoue le sénéchal; et bien lui en prit, car il réussit à s'en tirer sain et sauf, grâce « à un bon Sarrazin » (probablement un renégat), qui offrit de le sauver, en le faisant passer pour un cousin du roi : mensonge innocent auquel JoinviUe se prêta très volontiers. Bref, il en fut quitte pour sentir plus d'une fois la pointe du fer contre sa gorge. Mais, le zèle de son protecteur aidant, il finit par être mis en réserve, comme un prisonnier de marque dont on espérait une forte .rançon.
Anecdotes expressives* Courtoisie des Turcs. Dévotion de Joinviile. Assassinat da Soudan. Les mameluks. Un conrcssenr laïque. — Il était en si piteux état que les ennemis mêmes en eurent compassion. Ils lui permirent de jeter sur ses épaules que faisait frissonner la fièvre sa couverture d'écarlate fourrée de menu vair « que Madame sa mère lui avait donnée »■. Il demanda à boire, et on lui apporta de l'eau; < mais, sitôt qu'il l'eût mise en sa bouche pour l'avaler, elle lui jaillit dehors par les narines >. Amené devant l'amiral des galères, qui l'interrogea sur sa qualité, il dut avouer qu'il n'était point cousin