‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 60 sur 334 · ANECDOTES EXPRESSIVES : LES MAMELUKS · texte numérisé non relu

ANECDOTES EXPRESSIVES : LES MAMELUKS

da roi, mais déclara qu'il tenait par le lignage maternel à l'empereur Frédéric d'Allemagne. L'amiral lui répondit qu' « il l'en aimait d'autant mieux » ; et il le fit manger à sa table. Le prisonnier s'en acquittait d'assez bon cœur, lorsqu'un bourgeois de Paris qui se trouvait près de lui s'écria : < Sire, que faitesvous? — Que fais-je donc? dit l'autre. — Au nom de Dieu, monseigneur, vous mangez gras, le vendredi ! » et aussitôt, averti de son oubli, le dévot Joinville n'hésita pas, malgré son appétit, à « mettre son écuelle arrière » : car, tout dolent qu'il était, il se faisait une loi d'observer les jours d'abstinence, et de jeûner chaque vendredi au pain et à l'eau, « de quoi le Légat se fâcha très fortement contre lui ».

A tout prendre , il ne fut point trop maltraité par les mécréants ; son amiral se montra du moins fort courtois. Il lui donna un palefroi, et, chevauchant avec lui, il le conduisit à la Massoure, dans un grand pavillon où le roi et ses gens se trouvaient prisonniers, avec plus de dix mille chrétiens. Quand les barons revirent celui qu'ils croyaient perdu, « ils louèrent le Seigneur, et témoignèrent une si grande joie qu'on ne pouvait entendre goutte »*. Cette explosion qui contraste avec de si cruelles angoisses, quelques-uns 1^. jugeront peut-être bien prompte : mais ne comparons pas les hommes d'alors à ceux d'aujourd'hui. Comme les héros d'Homère, les preux de ce temps s'abandonnaient aux simples mouvements de la nature et avec une mobilité d'impressions d'autant plus vive que, croyant être vraiment dans la main de la Providence, ils s'en remettaient à Dieu de leurs destinées.

Ils avaient bien besoin de cette consolation religieuse; car ce ne fut point la fin de leurs épreuves. Après mainte menace qui n'avait pu venir à bout de sa fermeté, le roi venait de consentir à rendre Damiette pour sa rançon, avec 400 000 besants d'or, lorsque le Soudan périt assassiné par les mameluks : « Un des chevaliers sarrasins fendit le ventre du Soudan avec son épée, lui ôta le cœur, et alors s'en vint au roi la main toute ensanglantée. Il lui dit : « Que me donneras-tu? car je t'ai occis ton ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu. » Et le roi ne répondit rien. » Cette révolution de palais remit une fois de plus en question le sort des prisonniers. Entassés sur les galères qui les

menaient à Damiette, le sénéchal et ses compagnons furent un jour assaillis par une trentaine de furieux qui voulaient leur trancher la tête. Chacun ne songeait déjà plus qu'à bien mourir. C'était à qui se confesserait à un frère de la Trinité qui n'y pouvait suffire. Quant à Joinville, son tour venu, il avoue qu'en un tel péril « il ne se souvint oncques de péché qu'il eût fait » . Il se contenta de se signer; et, s'agenouillant devant un Sarrasin qui brandissait une hache danoise, il s'écria : « Ainsi mourut sainte Agnès ! »

En attendant le coup mortel, il confessa un sien cousin, messire Gui d'ibelin, qui, faute de prêtre, lui dit tous ses péchés. Après les avoir entendus, Joinville prononça cette formule : « Je vous absous de tel pouvoir que Dieu m'a donné » . Puis, il a soin d'ajouter innocemment : t Quand je me levai de là, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eiit dite ».

Héroïsme de la reine eC dn roi. Délivrance. — Parmi ces anecdotes n'oublions point celle où figure la reine Marguerite. 11 y avait trois jours qu'elle avait appris la captivité de son mari, lorsqu'elle mit au monde un fils nommé Jean, qu'elle appela Tristan c pour la grande douleur de son âme ». Afin de se rassurer, elle faisait coucher au pied de son lit un vieux chevalier de quatre-vingts ans. Or, quelques jours avant d'être mère, elle s'agenouilla devant lui, et lui requit une grâce, que le chevalier octroya par serment. La voici : « Par la foi que vous m'avez baillée, je vous demande que, si les Sarrasins s'emparaient de cette ville (Damiette), vous me coupiez la tête, avant qu'ils me prennent. » Et le chevalier répondit : t Soyez certaine que je le ferai volontiers ; car je l'avais bien pensé que je vous occirais avant qu'ils vous eussent prise. »

Parmi ses malheurs et ses humiliations, le roi forçait pourtant le respect de ses ennemis : ils l'admiraient à ce point que « les amiraux (émirs) délibérèrent, dit Joinville, de le faire Soudan de Babylone ». C'est du moins une tradition qu'atteste certaine complainte arabe de ce temps-là : elle se chante encore aujourd'hui *. Après bien des péripéties tragiques où éclata la vertu

1. Roinaud, Extraits des Jdstoriens arabes (Bibliothèque des croisades, t. IV, p. 175).

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