L'HOMME
Orii^lnes de Communes. — Philippe de Commines — ou plus exactement Commynes, d'après les archives déchiffrées par son sagace éditeur Mlle Dupont — naquit vers 1445, probablement au château de Renescure, près d'Aire (Pas-de-Calais), propriété de sa famille. Notre futur chroniqueur, qui fera un grief de sa roture à Olivier le Daim, c un homme de petit estât >, ne descendait pourtant lui-même que de bourgeois d'Ypres, les Van den Clyte, Ceux-ci s'étaient poussés depuis un siècle près des comtes de Flandre par des intrigues où ils ne paraissent avoir brillé ni par le libéralisme, ni par l'honnêteté, témoin le père même de notre auteur, Colart de Commynes, bailli de Gand, qui, six ans après avoir présidé à nombre de confiscations dans Bruges révoltée, mourut sans avoir rendu ses comptes. Ainsi certaines rapines de notre auteur auront pour excuse une tradition de famille. Le nom de Commynns avait été pris par les Van den Clyte à la suite d une alliance avec la famille noble qui le portait.
Son éducation. — Commynes éeuyer et conseiller da Téméraire. — Il se \'end à Lonis XI. -^ Commynes fut orphelin de bonne heure, et eut, par suite, une éducation négUgée; mais, à défaut du latin qu'il regretta toujours de ne pas savoir, il apprit l'allemand et l'espagnol, lut beaucoup d'his-
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toriens de tous les temps, et étudia encore plus les hommes du sien. II se mit à bonne école. Attaché, dès 1464, comme écuyer au comte de Charolais, il le suivit sur les champs de bataille, où le chef de la Ligue du Bien public donnait carrière à son humeur chevaleresque. Si Commynes ne fit pas assaut de prouesses avec son maîtfe, du moins se comporta-t-il avec un sang-froid remarquable à Montlhéry et ailleurs. Puis il devint, dès Tâge de vingt-trois ans, le conseiller et le chambellan du grand duc d'Occident (1468), pour le compte duquel il négocia, achetant les consciences et prenant un tel goût à ce trafic qu'il vendit la sienne à Louis XI. A vrai dire et en bon français, il avait trahi, sinon sa patrie, le duc était vassal du roi, mais au moins son maître (1472). Il avait même préparé cette lucrative volte-face dès rentre vue de Péronne, ayant été probablement le quelqu'un dont il parle, qui avertit le roi du danger qu'il courait. Ses excuses sont ici que son premier maître lui avait assené un coup de botte, voire même d'éperon à la tête ; que le second était un séducteur habile ; qu'il parlait d'or, et que le conseiller et chambellan du duc de Bourgogne ne touchait que dix-huit sous par jour — somme assez rondelette pourtant, vu qu'il la faut multiplier par quarante au moins, pour avoir le taux de nos jours, mais qui ne lui paraissait pas payer ses talents — : il avait trouvé meilleur preneur. Une pension de six raille livres, la principauté de Talmont, avec ses dix-sept cents fiefs et arrière-fiefs, la seigneurie d'Argenton, la main d'Hélène de Chambes, dotée par le roi, plus tard une part dans la curée des biens du duc de Nemours, tel fut le prix. Il était gros, mais le roi, ce bon marcîiand, comme il l'appelle quelque part, avait fait un excellent marché, et jusqu'à sa mort il eut dans Commynes un homme à tout conseiller et à tout faire.
Commynes en procès et en prison, — Ses mémoires cornmencés à la Conciergerie. — Mais cette mort gâta tout. Par une rouerie que notre historien érigera lui-même en moyen de gouvememant à l'usage des princes, Louis XI ne lui avait rien donné dont la possession pût lui être assurée par d'autres que par le roi. Le roi mort, adieu la principauté de Talmont, que les La Trémoille, héritiers légitimes, lui arrachent après huit ans de procès, au cours desquels il se révèle, comme on pouvait s'y
attendre, avoué retors et avocat subtil; adieu même la seigneurie d'Argenton qui est revendiquée par les de Chabot ; et s'il habite jusqu'à sa mort le château, mis en saisie, c'est à titre de locataire.
Mais il ne s'est pas borné à plaider. Son ressentiment contre Anne de Beaujeu l'avait poussé à conspirer. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever le jeune roi pour le compte du duc d'Orléans. Il fut pris, < tasta huict mois > (1487), comme il dit, de ces c caiges de fer », qu'il maudit et décrit si bien et avait vu élaborer jadis à d'autres fins par son seigneur et maître ; fut enfermé pendant près de deux ans t en la haute chambre de la tour carrée de la Conciergerie » (1487-1489) ; eut tout loisir d'y songer à ses mémoires, dont il commença la rédaction dès 1488, et aussi de noter les fluctuations de la fortune, en regardant couler l'eau et monter les bateaux t contremont la rivière de Seine, du costé de Normandie ». Mais il se défendit avec éloquence et s'en tira avec un arrêt qui le condamnait à dix ans d'exil dans un de ses châteaux, une amende de 10 000 écus d'or et à la confiscation du quart de ses biens.
Comniyiies rentre aux affaires. — Demidres intrig^nes et norC. — L'arrêt ne fut pas exécuté : trois ans après, grâce à une clause du traité de Francfort, insérée en sa faveur par Maximilien d'Autriche, pour prix de services louches, il siégeait de nouveau dans les conseils du roi, dont il recouvrait les bonnes grâces, y compris ses pensions, ses titres et un gros cadeau de bonne amitié. Voilà de nouveau le seigneur d'Argenton dans les grandes affaires, ambassadeur à Venise et témoin diplomatique de cette première guerre d'Italie qu'il avait déconseillée, bien moins par une prévoyance patriotique que pour éviter malheur aux Médicis, ses banquiers. Il la raconte — après en avoir atténué de son mieux l'insuccès, en amusant l'ennemi par sa diplomatie avant et après Fornoue, — et croit la conclure par le traité de Verceil en armant Ludovic Sforza, reconnu duc de Milan, contre Venise. Mais les Vénitiens eurent là le dernier mot, et l'ambassadeur rejoignit assez penaud ses maîtres qui lui € lavèrent bien la teste, comme on a accoutumé de faire aux courtz des princes, en semblables cas ». Pour comble de malechance, il s'était aliéné, par le traité de Verceil, ce duc
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d'Orléans, prétendant au trône de Milan, avec lequel il avait lié partie si malheureusement, dans les complots de la Gueire folle, et qui, devenu roi de France, allait perdre, comme Fa dit spirituellement un biographe de Gommynes, t la mémoire des services aussi bien que celle des injures * >. Néanmoins le seigneur d'Argenton put continuer à faire quelque figure à la cour, par intermittence; réussit encore à devenir, en 1505, chambellan de Louis XII, qu'il accompagna en Italie; et vécut jusqu^au 18 octobre 15U, assez bien, en somme, auprès des maîtres, léger de remords, chargé de procès et de millions, et ayant l'ait souche de nobles hommes, voire même de princes, par sa fille unique, mariée à René de Brosse, comte de Pen- Ihièvre, qui lui fit élever sur son tombeau une fort belle statue, visible au musée de Versailles, avec celle de sa femme.
Commynes, personnage peu sympathique. — Il n'avait pas mérité ce magnifique monument par ses vertus, comme il ressort du simple exposé des faits, de Thistoric^e sommaire de celte haute fortune commencée par une trahison, défendue par une conspiration, et toujours soutenue par des habiletés machiavéliques dont l'intérêt personnel était le principal mobile, avidement accrue enfin par des spoliations suivies de procès dont le bruit scandaleux durera sur sa tombe près d'un demi-siècle. Aussi, sans même attendre l'examen de ses doctrines, on peut décider déjà que Commynes n'a pas droit à nos sympathies, et que son honnêteté fut immédiatement au-dessus de rien. Il reste à se demander s'il a droit à notre admiration, à défaut de notre estime, et en quoi il fut un grand homme, sinon un honnête homme. Interrogeons donc ses Mémoires.