‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 76 sur 334 · LE MÉMORIALISTE : VÉRACITÉ ET SAGACITÉ · texte numérisé non relu

LE MÉMORIALISTE : VÉRACITÉ ET SAGACITÉ

là-dessus, puisqu'il eut la confiance et les confidences du plus défiant et du plus politique des rois, qu'il entretint des relations diplomatiques avec tous les princes et hommes d'État de l'Europe, et qu'il fut chargé d'ambassades solennelles et de missions secrètes multiples, tantôt à Florence, où il eut peut-être la joie infinie de se mirer et de s'admirer dans les idées du jeune Machiavel, tantôt à la cour des Médicis qui l'estimèrent, ou chez les Vénitiens qui le jouèrent. D'ailleurs il se pique de ne parler le plus souvent qu'en oculaire témoin : « Et de ce je parle de veûe >, aime-t-il à dire. Au lieu de narrer la mort du duc de Bourgogne, il se récusera en ces termes : « Et ne veulx point parler de la manière, pour ce que je n'y estoie point. > Aussi quel dédain pour ces chroniqueurs qui < n'escripvent que les choses à louenge de ceulz de qui ilz parlent, et laissent plusieurs choses, ou ne les sçavent pas aucunes fois.... Je me délibère de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je n aye veue ou sceue de si grans personnaiges qu'ilz ne soient dignes de croire. > Vise-t-il ici Froissart, dès lors si populaire, et ne croit-on pas entendre Thucydide tançant dédaigneusement les logographes, ses prédécesseurs, y compris Hérodote? C'était son droit, car il avait justement à ce nom d'historien qu'il ne réclamait pas, des titres qui avaient manqué à Froissart, alors qu'il s'en parait.

Sagacité de Conmiynes. — En effet son information a autant de sagacité que d'ampleur, et combien attentive, même aux détails extérieurs, s'ils sont caractéristiques ! Par exemple, sa vénération pour la sainte ampoule de Reims qu'avait fait venir Louis XI, et qui « estoit sur son buffet à l'heure de sa mort >, ne l'empêche pas de constater qu'il t n'y a pas grant matière dedans >, et que le roi ne pourra guère « s'en oindre tout le corps >. Sa critique historique est rebelle au merveilleux. Il constate bien, mais en passant vite, que son ami frère Hieronyme (Savonarole) « a dict beaucoup de choses avant qu'elles fussent advenues >, mais lorsqu'on crie au miracle, parce qu'à l'entrevue de Picquigny, un pigeon blanc s'était tenu sur la tente du roi d'Angleterre et n'en avait pas bougé malgré le bruit, notre historiographe, soufflé par c un gentilhomme de Gascogne », insinue : c mais l'opinion d'aucuns estoit qu'il

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avoit un peu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon se vint mettre sur cette tente qui estoit la plus haute pour s'essuyer ».

Impartialité relative de Gommynes. — Mais est-il aussi impartial qu'il est sagace? Il déclare formellement qu'il juge les grands de ce monde t sans avoir égard aux louenges ; car il est bon à penser qu'il n'est nul prince si saige qui ne faille aucunes foys ». Il trouvera donc des défauts à Louis XI, le roi selon son cœur, ou plutôt selon sa tête, et quelques vertus au Téméraire qu'il déteste. Il sera impartial pour son héros principal, à quelques réticences près sur ses moins excusables peccadilles, telles que sa complicité dans les assassinats des ducs de Guyenne, de Bourgogne, etc. Mais celles-ci relevaient peut-être du secret professionnel à ses yeux, de sorte qu'il aurait ici la même excuse que Villehardouin, en un cas analogue. Si d'autre part on veut bien tenir peu de compte, ainsi qu'il convient, de quelques accents aigres à l'endroit de ses ennemis personnels, comme Jacques Coictier, Olivier le Daim, Etienne de Vesc et Briçonnet, ou de quelques dédains ironiques à l'adresse des gens de petit estât, qu'il ne confond pas avec ceux de moyen estât, on peut conclure qu'au demeurant il a été fidèle à sa déclaration : c Je ne vouldroye point mentir ». Sa philosophie de Thistoire. — Un autre dessein, aussi avoué par Gommynes que celui de ne pas mentir, est celui de philosopher sur les hommes et sur les choses, et il l'exécute pendant des chapitres entiers. C'est par là, par une recherche diligente des causes, qu'il fait œuvre historique, qu'il se distingue le plus des chroniqueurs qui l'ont précédé, et qu'il se place immédiatement au-dessous de nos grands historiens. Cette recherche vise déjà à être d'uno rigueur scientifique. C'est ainsi qu'il ne fait aucune place au hasard dans les grands événements de ce monde, et il n'est pas exact de compter, comme on le fait souvent, la défiance de la fortune parmi ses sagesses, car « pour mieulx dire, il fault respondre que telz grans mystères ne viennent point de Fortune et que Fortune n'est riens, fors seullemeni une fiction poétique ». Les événements de l'histoire procèdent à ses yeux d'une multitude de causes secondes, et d'une seule cause première qui font leur part aux hommes

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