GENÈSE ET PREMIÈRE ÉDITION DES ESSAIS
soustraire ce seul coing à la communauté et conjugale, et filiale, et civile ; car, partout ailleurs, il n'a qu'une auctorité verbale, en essence, et confuse. » (L. III, c. m.)
Ne voulant donc que c passe en repos et à part » le peu qui lui restait d'existence, il pensait c ne pouvoir faire plus grande faveur à son esprit que le laisser en pleine oisifveté s'arrester et rasseoir en soi ». Mais il en advint c tout au rebours; et, faisant le cheval eschappé », il se donna si folle carrière que, pour réprimer ses saillies, et « lui en faire honte », il crut devoir € mettre en roole (enregistrer) > ses chimères. On lui conseillait d'écrire l'histoire de son temps. Mais outre qu'il craignait de loucher ainsi à des jeux ardents, il avait c le style trop privé » pour une narration c équable et suivie >. Ne sachant pas « faire des effects », il se résigna donc à tenter < des essais », et se proposa c lui-mesme à lui pour argument et subject d'estnde ». Dans un âge où tant de docteurs dogmatisaient, et prétendaient à l'entière possession de la vérité, ce titre seul, par sa modestie, eut la vertu d'un exemple, et fut une nouveauté qui méritait l'attention. Mais Montaigne n'y mettait aucune ostentation, aucun désir d'applaudissement : c Je ne dresse point ici une statue à planter au quarrefour d'une ville, ou dans une esglise ou place publique ». Tout au plus visait-il à l'amusement c d'un voisin, d'un parent, d'un amy, qui aura plaisir à le raccoincter et repractiquer en ceste image » . La gloire elle-même, pour un homme de son humeur, ne serait-elle pas achetée trop cher « si elle lui coustoit trois bons accès de colique » ? Loin de sourire aux caprices de son imagination, et de sentir les chatouillements de l'amour-propre, il a d'ailleurs « le goust si tendre et si difflcile, surtout à son endroict », qu'il n'est jamais parti de lui chose qui le contentât : t Chasque fois qu'il retaste ses ouvrages, il s'en despite, » Tout lui en parait rude et grossier : « il y a faulte de gentillesse et de beauté ». Ajoutons que, s'il eût voulu traiter t une matière de durée », il ne l'eût pas commise à une langue si variable, et c qui escoule tous les jours de nos mains ». Donc, il n'est point t faiseur de livres ». C'est
par passe-temps et pour tromper « le chagrin de la solitude »
qu'il se mêle d'écrire.
Jusqu'alors il n'avait encore publié qu'une traduction, un
ÉTUDES LITTÉBAIRES. II. — 8
accoustremènt à la françoise de la Theologia haturalis de Raymond Sebônd, théologien espagnol du xy^ siècle, taillé sur le eommaridément du meilleur père qui feut oncques ; et une édition de La Boétie, pour satisfaire au culte d'une chère mémoire. Or ce f u t probablement aux environs de la Saint-Barthélémy que ce penseur de bonne foi, humain par sentiment, tolérant par raison, libre de tout parti, de tout intérêt, de toute passion, se mit à composer, au jour le jour, à bâtons rompus, cette œuvre « corisubstantielle à son auteur, et membre de sa vie >. Il se trouva pourtant qu'au bout de quelques années ces confidences intimes d'une raison, d'une âme et d'une conscience formèrent, comime pai* aventure, un ensemble de pages qui virent le jour, à Bordeaux, en 1580. (Les Essais de messire Michel, seigneur de Montaigne. Livres premier et second; Bourdeaus; par S. Mellanges, 1580, deux parties, petit in-S».) Dans cette édition de début, qui n'avait que deux livres, le texte est plus suivi que dans les autres. U ne contenait que des raisonnements clairs et précis, sans notes, et accompagnés de rares citations. On y sent mieux que plus tard le gentilhomme amateur dont la plume court, et le premier jet d'une fantaisie qui, depuis, se compliquera jusqu'au plus subtil raffinement.
Montatg^ne voyag^enr, f S80. L'école buissonnière. — Cette année même, pour fuir le bruit importun de sa renommée naissante, Montaigne fut pris d'un désir subit de voyages et d'aventures. Il avait quarante-sept ans, et, depuis longtemps déjà, souffrait de douleurs néphrétiques. La raison de santé et l'espoir de soulager son mal, soit par la distraction de la nouveauté, soit par l'usage de quelques eaux minérales, servirent de prétexte à ce brusque départ. Mais on peut supposer que la curiosité du moraliste n'y fut pas indifiërente; car, sans sacrifier son repos à ce goût du changement, Montaigne n'était point de ces esprits routiniers qui n'estiment rien en dehors d'eux et de ce qui les entoure. Son journal de voyage — découvert en 1770 par l'abbé Prunis au château de Montaigne, que possédait alors le comte de Ségur de la Roquette, descendant, à la sixième génération, de la fille qui survécut à l'auteur des Essais, publié en 1774, et qui avait été dicté pour le premier tiers à un secrétaire, rédigé pour le reste, avec force