SES VOYAGES : MONTAIGNE A ROME. US
mixture d*un mauvais italien, par Montaigne lui-même — nous le montre en effet très soucieux de se conformer aux coutumes des différents pays, supérieur à toute prévention, s'offrant directement à Timpression immédiate des choses, habile à faire causer son monde pour savoir la vérité, et toujours allègre, malgré sa gravelle, qu'il amusait par des diversions souriantes. Traité en personnage de haute condition (car son train était fort honnête), il se complaît à jouer le grand seigneur, mais afin d'entrer en relation avec les étrangers les plus considérables qu'il interrogeait sur les sciences, les lettres, les institutions et les mœurs. Il ne négligeait pas non plus les petites gens, et, toujours en éveil, ne se lassait pas de regarder ou d'entendre. Loin de s'asservir à un itinéraire tracé d'avance, il revenait volontiers sur ses pas, mais par des voies différentes, et, ne suivant que son caprice, « haïssait le voisinage d'un lieu où il se deust reposer > ; car il n'est jamais impatient d'en finir. En d'autres termes, il fait volontiers l'école buissonnière, et se promène comme il écrit, à son aise, sans projet arrêté, par les sentiers, ou avec les détours qui lui agréent. Chemin faisant, il observe et retient tout, depuis les beautés de l'art ou de la nature jusqu'aux menus détails de la vie publique ou privée, jusqu'à la manière de tourner la broche. Mais le philosophe se divertit surtout de cette rapide succession d'usages, de lois et de croyances qui, d'une frontière à l'autre, se réfutent et se contredisent ; car il y cherche des témoignages et des arguments pour sa doctrine qui est la défiance de toute doctrine.
Rome. Hontaig^nc et Bossuet. Le citoyen romain. Le tribunal de rindex et les « Esfsais ». — La Suisse et l'Allemagne ne firent que le mettre en appétit. Comme voyageur, il est tout le contraire de Chateaubriand, Vhomme ennuyé qui se fuit lui-» même, dévore l'espace, et ne voyage qu'en artiste, pour occuper ou remplir son imagination, cherchant des motifs de tableaux dont il pût se faire gloire, et de qui Joseph, son domestique^ disait : < Dès qu'il est arrivé dans un lieu, il n'a rien dé plus pressé que d'en repartir ». Montaigne, lui, visait surtout aux pays peu fréquentés alors, c Rome, il la désîroit d'autant moins voir qu'elle estoit cogneue d'un chacun ; il n'y avoit laquais qui ne leur peut dire nouvelle de Florence et de Fer*
i 1 6 MONTAIGNE.
rare. > Il songeait à pousser en Pologne, en Valachie, en Grèce. Mais, cédant au désir de ses amis, il tourna bride vers l'Italie . Nous ne le suivrons pas de station en station, à Venise où t il rendit deux grosses pierres, après souper », à Bologne < où les verres lui paraissent trop petits », à Florence où c les vins ont une doulceur lasche ». Arrêtons-nous seulement à Rome où il arriva le dernier jour de novembre, et fut très contrarié de rencontrer des Français qui le saluaient en sa langue. Sauf cet inconvénient, il s'y trouve comme chez lui : car il la connaît de longue date : c'est presque sa première patrie. Aussi n'a-t-il plus besoin de guide : bientôt il sera même de force à en remontrer aux plus doctes. Il y resta plus de cinq mois; et, tout imprégné des souvenirs antiques, un esprit tel que le sien se mit dès l'abord à l'unisson du spectacle qui les évoquait sous ses yeux. Dès lors ce n'est plus seulement son humeur qui s'égaie et se joue, mais le profond sentiment de l'histoire qui se déclare et se prononce. La Ville éternelle l'élève au-dessus de lui-même, et lui inspire une éloquence dont la majesté ne déparerait pas le texte de YHistoire universelle de Bossuet. On en jugera par ces notes que n'a pu refroidir la main de son secrétaire : € Il disoit qu'on ne voyoit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté assise, et le plant de son giste ; que cette science qu'il en avoit estoit abstraite et contemplatifve. Ceus qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruynes de Rome en disoient trop; car les ruynes d'une si espouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemy de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable; et, parce qu'encore tout mort, ranversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruyne mesme. Ces petites montres de sa ruine qui paroissent encores au-dessus de la bière, c'estoit la Fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée tant de fois à sa ruyne n'avoient pu universelement esteindre. Mais estoit vraisemblable que ces membres desvisagez qui en restoient c'estoient les moins dignes, et que la furie des ennemis de ceste gloire immortelle les avoit portés.
MONTAIGNE DEVANT tA POLITIQUE ET LA PESTE. 117
premièrement, à ruyner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne : les bastiments de ceste Rome bastarde qu'on alait asteure (à cette heure) atachant à ces masures, quoiqu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient resouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France au s voustes et parois des esglises que les Huguenots viennent d'y desmolir. Encore craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnust pas tout, et que la sépulture ne fust elle-mesrae pour la plupart ensevelie. »
Quel auguste langage! quelle grandiose impression nous laisse l'idée de ce vaste cimetière au-dessus duquel surnagent à peine quelques débris ! C'est là tout ensemble du Sénèque, du Locain et de l'Horace, celui des grandes Odes, s'entend. Le lettré qui parlait si dignement de l'antiquité méritait bien ce titre de Citoyen romain que la Curie lui décerna, sans rire, < au nom du Sénat et du Peuple >, et dont il disait : c C'est un titre vain : tant y a pourtant que j'ai reçu beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu >. Aussi ne sourirons-nous pas du tribut que paye à la gloriole humaine ce contempteur de ses illusions.
On lui devait bien aussi réparation des ombrageuses défiances qui, dès son arrivée, avaient fait confisquer comme contrebande son volume des Essais, pour le soumettre au tribunal de YIndex, Censuré par un frater ignorant, le livre lui fut restitué par le Maitre du sacré Palais, qui, avec une habile courtoisie, « le pria de n'avoir aucun égard » à un jugement (a où il y avoit 2'>lusieurs sottises ». U < remit à sa franchise et conscience » le soin t de f habiller ce qu'il verroit estre de mauvais goust », et se dit assuré qu'il continuerait « d'aider à V Église par son éloquence ».
Le maire de Bordeaux. (Sa politique. Aîi guelfe ni gibelin. La peste. Montaigne n'est pas un héros. — Il avait quitté Rome, en passant par Ancône, Fano, Urbino, et s'était arrêté, au commencement de mai 1581, à Bagno délia Villa, pour y prendre les eaux, lorsque, le jeudi 7 septembre, une lettre lui annonça que t Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de cette vûle, le i®' août précédent. Cette nouvelle lui fit hâter son départ. De Lucques , il revint à Rome, et y reçut l'appel des jurats qui lui notifiaient le résultat des suffrages et la majorité
qui était en sa faveur, nonobstant certaines contestations. Il s'excusa d'abord; mais à de pressantes instances s'ajouta le commandement du Roi (lettre du 25 novembre 1581), et il finit par accepter une charge c d'autant plus belle, dit-il, qu'elle n'a ni loyer, ni gain aultre que l'honneur de son exécution ». Il l'exerça de juillet 1582 à juillet 1586; car, deux ans après sa première investiture, ses compatriotes lui confièrent encore le même miandat.
C'était malgré lui que, près de la cinquantaine, il rentrait dans la vie publique, sous la menace des discordes civiles et religieuses qui, assoupies en apparence, allaient se réveiller plus terribles que jamais avec la Ligue. En abordant ces fonctions, les plus importantes de sa proviace, il eut bien soin de prévenir « Messieurs de Bordeaux » qu'il ne fallait pas s'attendre à plus que ne comportait sa nature, t Je me deschififrai, ditrii, fidèlement et consciencieusement tout tel que je me sens estre, sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence. > Étant d'avis « qu'il se faut prester à autrui, et ne se donner qu'à soi-mesme », il se réserva là liberté < de juger les choses à sa guise », avec impartialité, < sans se forcener », c'est-à-dire de faire à chacun sa part loyale, c mesme à l'adversaire, s'il méritoit l'éloge », en un mot de ménager tous les intérêts, et de concilier les esprits. Entre deux partis extrêmes et toujours prêts à se déchirer, il fut plus soucieux de prévenir les explosions que de se donner le mérite de les réprimer : t Affectionné au repos de son pays, ennemi des remuements et des nouvelletés de son temps, il eust bien plus tôt employé sa suffisance à les esteindre qu'à leur fournir de quoy les esraouvoir davantage ». c Faudroit-il pas, éorit-il, fouetter le médecin qui nous désireroit la peste, pour mettre son art en practique? » Son principe étant de viser au bien public « nonchalamment et sans bruit », il n'eut, pour y réussir, qu'à se montrer, comme en son livre, « ami des natures tempérées et moyennes ».
Du reste, dans les premiers temps de sa gestion, la fortune le servit assez bien; et il n'eut point trop à se départir de ses maximes habituelles : ce qui ne l'empêcha pas d'encourir les