MONTAIGNE ET LA POSTÉRITÉ
sévère pour lui que pour les jésuites ; traité par Nicole de menteur, de cotrupteur et d'âme effrontée, méconnu par Malebranche, qui ose dire de lui : c II s'est fait plutôt un pédant à la ("avalière qu'il ne s'est rendu judicieux et honnête homme », il fui du moios vengé de ces injures par les plus illustres représentants du pur esprit français : La Bruyère, Molière, La Fontaine et Mme de Sévigné, laquelle disait : c Oh! l'aimable homme ! qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami ; mais, à force de m'être ancien, il m'est toujours nouveau. Mon Dieu! que ce livre est plein de sens ! »
Au xviii® siècle, il ne pouvait manquer d'être regardé comme un ancêtre : tout le parti philosophique le traita du moins en précurseur qui avait préparé les voies. Il est certain qu'il semble parfois, à travers Saint-Evremond et Bernier, Bayle et Fontenelle, donner la main à Voltaire qui le loua ainsi :
Montaigne, cet auteur charmant, Tour à tour profond et frivole, Dans son château paisiblement, Loin de tout frondeur malévole.
Doutant de tout impunément, Et se moquant très librement Des docteurs fourrés de rEcolc....
Pourtant il y eut une part d^illusion ou de calcul dans cette admiration : car, outre que Montaigne n'aime pas les nouveautés qui dérangent sa quiétude, il estime, comme Pascal lui-même, que l'homme est mauvais par nature. En cela, il s'accorde avec le plus austère jansénisme. Or l'idée fixe des Encyclopédistes est tout opposée : car ils croient à la bonté originelle de l'espèce humaine, espèrent en sa perfectibilité, et n'attribuent sa corruption qu'à certains vices du régime social. A plus forte raison Montaigne n'eût-il pas été flatté de se voir placé par Sylvain Maréchal à côté de d'Holbach et de La Mettrie, dans le Dictionnaire des Athées,
Le XIX® siècle ne lui a pas fait cette injure. En admirant le génie d'un écrivain dont la langue fut comme une source de Jouvence pour les rénovateurs de l'école romantique, il reconnaît ses propres qualités ou quelques-uns de ses défauts
dans le scepticisme tolérant d'Un moraliste, qui, selon Mlle de Gournay, désenseigne la sottise, et a pressenti, deviné ou appelé de ses vœux les principaux progrès de 'la raison moderne.