‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 88 sur 334 · MONTAIGNE ET HENRI IV : SA MORT · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET HENRI IV : SA MORT

promettait en terminant d'aller visiter le souverain dans sa capitale, de n'avoir recours à la bourse royale qu'après avoir épuisé la sienne, que le roi c l'aura meilleur marché que le moindre de ses officiers >. Mais sa fin prématurée ne lui permit pas de tenir cette promesse.

Montaigne n'était pas de ceux que l'heure dernière prend au dépourvu. Quoi qu'en dise Pascal, qui l'accuse « de n'avoir pcDsé par tout son livre qu'à mourir lâchement et mollement », il sut quitter la vie avec constance et courage. Après avoir distribué de sa main à tous ses gens les legs qu'il voulait leur laisser, il s'éteignit, le 13 septembre 1592, à l'âge de cinquanteneuf ans et demi, en sa maison de Montaigne. Au dire de Pasquier, qui tenait les faits de témoins oculaires, t il luy tomba uue esquinancie sur la langue, de telle façon qu'il demeura trois jours entiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler : au moyen de quoi il estoit contrainct d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et, comme il sentit sa tin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de mander quelques gentilshommes, siens voisins, afin de prendre coQgé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe dans sa chambre {elle donnait sur la chapelle même du château); et, comme le prestre estoit arrivé sur l'élévation du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'élance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lict, les mains jointes, et, en ce dernier acte, rendit son esprit à Dieu : qui fust un beau miroir de l'intérieur de son âme. >

Les éditions des « Essais »• Leur mérite relatif. — Quelques mois après, sa dépouille fut transportée à Bordeaux, dans Téglise des Feuillants, où sa veuve lui fit élever un somptueux tombeau, lequel se voit maintenant dans le vestibule d'entrée des Facultés de Bordeaux, élevées sur l'ancien enclos des Feuillants. A la nouvelle de ce malheur, Mlle de Gournay vint offrir des consolations filiales à Mme de Montaigne, qui lui remit un exemplaire des Essais augmenté et corrigé par l'auteur. Cet exemplaire servit de base à l'édition que cette respectable personne, aidée d'ailleurs par Pierre de Brach, ami et confident de Montaigne, et aussi sans doute par d'autres, fit paraître trois ans après, dès 1595, ayant secondé, dit-elle, les intentions

de Montaigne < jusqu'à Textrême superstition ». On conserve à la Bibliothèque de Bordeaux Texemplaire des Essais, tout chargé de notes manuscrites que Montaigne destinait à la réédition de son œuvre et qui, avec les feuilles volantes, les t petits brevets décousus » dont il usait, mais que nous n'avons plus, a dû servir pour l'édition de 1595, laquelle fait tant d'honneur à Mlle de Gournay. Mais il faut bien se garder de la confondre avec celle qui suivit, en 1635; car Mlle de Gournay, cédant alors au goût contemporain, eut l'idée malencontreuse de rajeunir le style, et de corriger l'orthographe de son père adoptif. En voulant mieux faire, elle gâta son premier travail. Et pourtant, en publiant ses propres œuvres (1626), elle avait lancé des anathèmes contre tout audacieux qui oserait toucher soit aux mots, soit à la substance de sa pensée. Elle le maudissait comme c violateur d'un sépulcre innocent ». Le nombre des éditions des Essais publiées jusqu'à nos jours dépasse cent trente-six, chiffre qui suffirait à prouver que la gloire de ce livre immortel grandit avec les années.

Le crédit de Montaigne. — Cette gloire rencontra pourtant des résistances, d'abord au xvi° siècle; car ce temps fut trop fanatique pour goûter un modéré qui s'éloignait des réformateurs par ses sentiments, des persécuteurs par ses principes. Nous excepterons toutefois les meilleurs esprits de ce temps. Juste Lipse, qui plaça l'auteur des Essais au-dessus des sept sages de la Grèce ; de Thou et Pasquier, qui n'en parlent qu'avec une tendre admiration ; le cardinal du Perron, qui appelle les Essais le Bréviaire des honnêtes gens-, Shakespeare qui les lut, les annota de sa main, et en fit passer plus d'une pensée dans ses drames.

Au xviF siècle, décrié par les puristes; jugé d'un ton protecteur par la fatuité orgueilleuse de Balzac qui écrit : « Ce serait une espèce de miracle qu'un homme eût pu parler purement dans la barbarie de Quercy et de Périgord > ; maudit par le puritanisme de Port-Royal, qui profita de ses lumières sans lui en savoir gré, puisque Arnauld s'écrie : c II est plein d'un si grand nombre d'inFamies honteuses et de maximes impies qu'il est étrange qu'on l'ait souffert si longtemps dans les mains de tout le monde » ; taxé d'impiété par Pascal qui fut presque aussi

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