L HOMME ET LES ANIMAUX : USAGES DES ARTS
certaines misères que les animaux ignorent : < Il n'est pas vrai, dit-il, que l'homme naisse plus nu, plus désarmé que les autres êtres ». Il nous ramène outrageusement à la condition commune, et nous refoule dans la troupe des êtres obscurs qui peuplent la surface du globe.
Les arts de la paix et de la lierre. — Quant aux arts et aux inventions qui sont le génie de la paix ou de la guerre, il ne peut nous en ravir Thonneur; mais il incrimine l'usage qu'en font trop souvent nos passions. Eh quoi! s'écrie-t-il, s'il est glorieux de verser le sang de nos semblables, cette fureur ne sévit-elle pas aussi parmi toutes les races vivantes? Deux essaims ne savent-ils point lutter et mourir aussi vaillamment que deux armées ? Sans doute nos moyens de destruction sont plus terribles; mais pareils appétits agitent un ciron et un puissant monarque. Il ne tarit pas en sarcasmes contre les conquérants et leurs exploits. Jugez-en par ce trait : t Geste armée, ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes, c'est toujours l'homme, foible et calamiteux; ce n'est qu'une fourmillier e esmue et eschauffée : un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée matinière suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez-luy seulement d'un rayon de soleil par le visage, le voyla fondu et esvanoui ; qu'on luy esvente seulement un peu de poulsière aux yeulx comme aux mouches à miel de nostre poète, voyla toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Pompeius mesme à leur teste, rompus et fracassés. » C'est encore ici que se rencontre cette énergique pensée : « Quant à la force, il n'est animal au monde en butte à tant d'oflPenses que l'homme ; il ne nous fault point une baleine, un éléphant et un crocodile, ny tels aultres animaux desquels un seul est capable de des faire un grand nombre d'hommes : les pouils sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla ; c'est le desjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur. > Ce motif, Pascal n'aura plus qu'à le reprendre et le petit grain de sable y jouera l'office d'un insecte qu'on ne nommait pas au dix-septième siècle : « Cromwell aûoit ravager toute la chrétienté : la famille royale étoit perdue,
et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même alloit trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli. > Pascal n'est pas plus poignant que Montaigne : il Tégale. Seulement, il nous offre le contrepoison de cette moquerie décourageante, quand il dit : t L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. > Voilà ce que Montaigne n'ajoute point; car, chez lui, notre bassesse n'a pas de contrepoids. Il se garde bien de nous tirer du néant où il nous plonge. Il n'appelle point le coup d'État de la Grâce pour en finir avec ces misères t qui nous tiennent à la gorge ». Au contraire, il nous y condamne définitivement.
LoL science et les religions. — Il n'est pas jusqu'à la science dont il ne raille les ambitions. A peine sert-elle à nous mieux convaincre de notre ignorance; car, vue de près, elle n'est qu'incertitude et déception. Au lieu de nous rendre plus humbles, elle ne fait qu'exalter notre orgueil, parfois jusqu'à la folie : « Quelle différence, s'écrie-t-il en devançant les paradoxes bruyants de certains critiques de Pascal lui-même, entre la folie et les gaillardes élévations d'un esprit libre? > La philosophie, par exemple, qu'on répute le sublime effort d'un libre esprit, qu'est-elle sinon un stérile conflit d'opinions variables et d'imaginations qui s'érigent en raisonnements? c Fiez- vous à vostre philosophie ; vantez-vous d'avoir trouvé la febve au gasteau, à veoir ce tintamare de tant de cervelles philosophiques. > Il faut le vpir ralliant les pièces de son érudition d'ordinaire si discursive, charger l'ennemi de toutes ses forces et battre coup sur coup, séparément, chaque corps de doctrine, chacun des princes de la pensée.
Les religions ne sont pas non plus épargnées; car c'est là surtout que la fantaisie humaine lui semble s'être donné carrière. Un trait commun caractérise leurs docteurs : ils s'en-