‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 94 sur 334 · LA SCIENCE ET LES RELIGIONS : SON AGNOSTICISME · texte numérisé non relu

LA SCIENCE ET LES RELIGIONS : SON AGNOSTICISME

tètent à chercher dans la divinité notre image embellie, et à la placer de leurs mains sur Tautel où nous l'adorons. Pourtant il est une croyance qu'il met hors de cause, comme trop respectable pour qu'il en parle. En la reléguant sur une sorte de cime inabordable, en dehors de nos atteintes, il se borne à blâmer également et la témérité de ceux qui l'attaquent et la cruauté de ceux qui la défendent par le fer et le feu ; car t c'est, dil-il, mettre nos conjectures à bien haut prix que d'en faire cuxre un homme tout vif >. Sous la réserve d'un politique avisé qui, par circonspection, se plie à l'habitude, ne pourrait-on pas soupçonner au moins l'indifférence?

L'iMpoissmoee de la raison même. Préeavtiona oratoires #wi seeptiqne à ovtranee. L'agnosticisme de Montaigne* — S'il chasse la certitude de tous les refuges où elle cherchait asile, n'en soyons pas surpris. C'est qu'aux yeux de Montaigne notre entendement n'a pas plus de stabihté que son objet. Non seulement il lui est impossible de prendre pied sur un terrain si mouvant, mais ses impressions d'un jour se renouvellent incessamment, comme le flot qui pousse le flot. Hors de nous et en nous, tout passe donc comme un torrent. Un sens de moins, et voici que nous apparaît un autre univers. Un sens de plus, et toutes nos connaissances sont aussitôt bouleversées. Nous ne sommes d'accord ni avec nos aïeux, ni avec nos descendants, ni avec nous-mêmes, ni avec les choses ; car le spectacle n'est pas plus permanent que le spectateur, t Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? » On a reconnu la pensée de Pascal : t Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité... Plaisante justice qu'une rivière borne! vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. >

Même en supposant qu'il y eût une évidence constante et générale, elle ne serait jamais que la conception de l'intelligence humaine, et dès lors n'exprimerait qu'un rapport relatif entre nos organes et ce qui est effectivement. Or comment nous assurer que l'unité trompeuse de ces perceptions correspond à la réahté ? Ce ne serait qu'une façon de voir particulière à notre espèce et à sa condition terrestre. Les titres de cette illusion ne vaudraient pas ailleurs que sur un point imperceptible dans

l'espace immense. Au sommet du Mont Genis ne sommes-noiis pas aussi éloignés du ciel que si nous étions au plus profond, des mers? Non ; rien ne saurait combler Tabime infranchissable qui nous sépare du séjour inaccessible où réside l'absolu, et c notre loy municipale » n'a pas le moindre lien avec la loi universelle : « Tu ne veois que Tordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la veois ; la divinité a une jurisdiction infinie au-delà; cette pièce n'est rien au prix du tout ; c'est une loy municipale que tu allègues ; tu ne sçais pas quelle est l'universelle >. Si, d'une latitude à une autre, tout change ici-bas, à plus forte raison la diversité doit-elle être infinie dans le vaste sein de la nature. Nos opinions éphémères ne peuvent donc dominer au delà de l'étroite enceinte où nous sommes emprisonnés. La sagesse n'est-elle pas plutôt d'avouer une incertitude qui ne devrait même jamais affirmer son doute? Que sçais-je? tel est le dernier terme de toute science.

De ce qui précède il ressort que Montaigne n'hésite point à saper la raison par sa base. Pour bafouer ceux qui en abusent, il risque de se perdre avec eux, car cette déroute de la raison, c'est la raison d'un homme qui l'accompUt, et si celle-ci est aussi débile qu'il le dit, elle n'a plus même de titre à reconnaître sa faiblesse. C'est ce qu'il appelle c un coup désespéré >, duquel on ne doit se servir qu'à la dernière extrémité contre ces audacieux dont le dogmatisme despotique engendre la violence et ses orages. Aussi a-t-il déclaré d'avance à la reine Marguerite que cette arme est dangereuse, qu'il est bon de brider le vulgaire par des lois, des coutumes, des croyances, et de le maintenir dans les voies battues, sous la forte tutelle des traditions. Mais, tout en craignant d'aller trop loin sur une pente glissante, il n'en poursuit pas moins à outrance une gageure qui vise à discréditer toutes nos facultés de connaître, et à nous acculer au refus de connaître, à V agnosticisme. Il est vrai qu'il termine son réquisitoire par une citation de Plutarque rendant hommage à l'Être éternel et nécessaire, en dehors duquel tout est dans un perpétuel écoulement. Mais cette péroraison religieuse ne serait-elle pas comme une belle draperie funèbre étendue sur la tombe où gisent toutes les croyances? Quoi qu'il en soit, il recule Dieu si loin et si haut que la portée de nos regards ne

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