‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 95 sur 334 · MONTAIGNE ET PASCAL · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET PASCAL

saurait aller jusqu'à lui; la lueur sacrée qui traverse furtivement ces noires profondeurs se perd donc en un ciel morne et silencieux.

Montaigne et Pascal. Affinités et différences, — Tel est ce

chapitre dont Pascal disait, dans son Entretien avec M. de Saci ; < Je vous avoue que je ne puis voir sans joie, dans cet auteur, la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de Thomme contre Thomme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevoit par les maximes, le précipite dans la nature des bêtes ; j'aurois aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance si, étant humble disciple de l'Eglise, par la foi, il eût suivi les règles de la morale. » On comprend ce cri d'admiration ou d'involontaire reconnaissance ; car le souvenir des Essais se dresse pour ainsi dire à chaque page des Pensées, lesquelles ne feront si souvent que mettre en œuvre, avec plus d'énergie, tous les arguments où s'égaie le badinage de Montaigne. En voici un exemple de plus : « L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tjent sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà ! > Montaigne avait dit : c J'ai l'esprit tendre, et facile à prendre l'essor; quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mouche l'assassine. Ce ne sont pas seulement les grands accidents qui renversent nostre jugement, les moindres choses du monde le toumevirent. »

Mais entre eux la différence est dans l'intention, par suite dans l'accent, le ton et l'esprit; car ils sont aussi opposés que le jour et la nuit. Pour Montaigne, le doute est c un oreiller commode » sur lequel il s'assoupit nonchalamment. La vue de nos misères ne trouble pas ce doux sommeil : il n'en est ni affligé, ni humilié. « Tout est bon », voilà sa devise. Or il n'en

sera plus ainsi de Pascal. Ambitieux de savoir et de pouvoir, il voudrait éclairer les aveugles et fortifier les faibles. Aussi nos igaorances et nos défaillances lui deviennent-elles une honte, un deuil, un désespoir. De là cette gravité sombre, cette éloquence mélancolique dont la révolte ou la plainte ne rappellent en rien Montaigne et sa quiétude épicurienne. Tandis que l'un s'amuse, en son naufrage, à laisser sa barque se jouer au gré des flots, parmi les brisants, l'autre cingle et rame tant qu'il peut lutter ; et au moment où, désemparé, vaincu, il est enlevé par les lames, l'espérance au cœur, il nage encore, à l'aide d'une épave, vers l'éternelle patrie. C'est que Pascal a vu dans la nature humaine un signe d'ineffaçable grandeur. Il a ressenti ce besoin de lumière qui nous travaille parmi nos ténèbres, et cette impaiience d'agir qui sollicite malgré nous notre inertie. Il croit à une destinée supérieure, et voilà pourquoi il ne nous abaisse que pour nous relever; ou du moins, s'il nous tient abattus, il ne brise pas le ressort de la volonté : car il éveille dans la. conscience une consolation vivace qui la fortifie. En un mot, ce qui, pour Montaigne, n'est que misère d'animal, parait à Pascal misère de roi dépossédé.

Conséquences pratiques» dn scepticisme théorique* — Indifférence un peu égfoïste dn citoyen. — La théorie expliquant les sentiments et les actes, nul ne s'étonnera des conséquences pratiques dont Montaigne nous offre l'exemple. Ce que nous appelons aujourd'hui la politique n'occupa jamais dans sa vie une place importante. Bien qu'il eût traversé de grands emplois, et ne se soit point interdit de juger parfois les hommes de son temps, témoin ses confidences à de Thou, il ne prétendait nullement exercer une influence personnelle sur la conduite des affaires. Il se borne à conseiller la prudence qui s'abstient de toute passion. Aussi n'aime-t-il pas qu'on remue les lois de l'Église ou de l'État. Dégoûté de la nouveauté, < quelque visage qu'elle porte >, il ne veut même pas < qu'on fasse un triage dans les croyances >, et prononce < qu'il faut se soumettre en tout à la police ecclésiastique, ou s'en dispenser tout à fait >. Est-ce la peine d'agiter le monde pour des problèmes insolubles? Le mieux n'est-il pas de respecter les institutions établies,

on comme bonnes, mais comme établies? Que gagnerait-on

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