‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 97 sur 334 · SA PÉDAGOGIE · texte numérisé non relu

SA PÉDAGOGIE

rendant l'âme, son ennemi d'une vue ferme et desdaigneuse, est battu non pas de nous mais de la Fortune, est tué sans estre vaincu > ? La défaite de la justice et du droit a-t-elle inspiré une protestation plus cordiale que celle-ci : < Il y a des pertes triomphantes à l'envy des victoires, et ces quatre victoires sœurs de Salamîne, de Platée, de Mycale, de Sicile n'osèrent opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la déconfiture du roy Léonidas et des siens au pas des Thermopyles, » C'est ainsi qu'il s'élève encore au-dessus de lui-même pour nous fortifier contre la crainte de la mort ; et le langage qu'il prête alors à la Nature serait digne de Lucrèce : < Sortez de ce monde comme vous y estes entré : mesme passage que vous avez fait de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pièces de l'Univers, une pièce de la vie du monde. >

Gomme il ne touche point aux fondements de l'ordre social, il a d'autant plus d'autorité quand il s'attaque à des préjugés ridicules ou funestes, à l'astrologie, à la sorcellerie, aux faux miracles, et aux cruautés d'une législation barbare, 11 n'est guère de sujet où il ne dise le mot décisif que l'on ne saurait oublier. Ayant pour premier mobile la bienveillance mutuelle, et n'imposant que la simplicité des devoirs séculiers, sa morale sera toujours d'excellent conseil, surtout dans une société où il y aura des colères à pacifier, et des haines à réconcilier. Aussi sa postérité fut-elle l'élite des intelligences habituées à voir de haut les choses humaines et à les juger sans trouble. En détruisant ce qui était périssable, il a donc préparé des éléments pour le monde meilleur qu'attendait l'avenir.

La pédagogie de Montaigne et celle de Rabelais. — Parmi bien d'autres preuves, il nous suffira de citer les chapitres où il cause sur l'éducation *. Dans l'histoire de la pédagogie, son nom représente éminemment la mesure et l'équilibre; car il use de toutes les méthodes, sans abuser d'aucune. Tandis que

1. Consultez les chapitres xxiv et xxv du livre I {Du Pédantisme, De l'institution des enfants, à Mme Diane de Foix), le ch. vu du livre II {De Vaffection <le* pères, à Mme d'Estissac) ; le ch. x du livre II {Des Livres) ; le ch. viii du livre III {De Part de conférer). (Voir l'excellent livre de M. G. Compayré. Histoire critique des doctrines de Véducation en France, Hachette.)

Rabelais surmène Gargantua par un travail gigantesque, Montaigne condescend à la faiblesse du premier âge, par la sobriété d'un savoir qui nourrit Tintelligence au lieu de la surcharger. L'un s'attable au banquet de la science avec une gloutonnerie pantagruélique ; l'autre est un gourmet qui satisfait un appétit discret. En cela il se souvient de son enfance, et ses principes sont de la gratitude filiale. Élevé en toute aisance, il a peutêtre une prédilection trop décidée pour cette vertu riante et facile à laquelle conduisent des routes c ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes ». Mais on ne peut qu'applaudir quand il combat, comme des ennemis personnels, ces pédants < qui pillottent la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement, et mettre au vent ». Elles seront longtemps opportunes les censures dirigées contre cette érudition intempérante t qui remplit la mémoire et laisse l'entendement vuide ». Nul n'a mieux senti la nécessité d'enseigner à l'enfant < ce qu'il doit faire estant homme », c'est-à-dire celle de développer d'abord les facultés, de former un cœur, une raison et une conscience, comme il nous y invite par cette remarque : t Nous nous enquérons volontiers d'un escholier : Scoit-il du grec et du latin? Escrit-il en vers ou en prose? Ce n'est pas cela qu'il faut demander, mais s'il est devenu meilleur et plus advisé. S'il n'a pas le jugement sain, j'aymerois autant qu'il eust passé le temps à jouer à la paulme; au moins, son corps en seroit alaigre. » Les lettres mêmes ne lui paraissent qu'un moyen, et non un but. Le maniement des langues étrangères, les voyages, le monde, la compagnie des hommes, l'observation, l'expérience, voilà l'école qu'il préfère : il veut donc que les leçons procèdent des choses plus que des hvres. Est-il nécessaire de rappeler aussi qu'il a protesté contre le régime des corrections physiques, et la brutahté des régents enivrés en leur colère, terrorisant les geôles de jeunesse captive, qu'il montre jonchées de brins d'osier sanglantsi « Quelle manière pour esveiller l'appétit envers leurs leçons à ces âmes tendres et craintifves de les y guider d'une trogne effroyable, les mains armées du fouet! > Le psyehologfue curieux de se connaître lui-même» et la nature humaine en sa personne. — Ce qu'il recommande dans l'éducation, il l'a constamment pratiqué, ainsi que l'attes-

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