SA CURIOSITÉ DE PSYCHOLOGUE
tent ces Mémoires intimes dont la franchise provoque la nôtre, et nous apprend à nous mieux connaître, nous et nos semblables. La plupart des moralistes formulent des préceptes, et tracent des caractères ou» des tableaux. Or Montaigne n'a pas la présomption de dicter des lois et de prononcer des arrêts. Il lui suffît de se montrer tel qu'il est, sans surfaire ses qualités, ni déguiser ses faiblesses qu'il rend sympathiques par l'ingénuité de ses aveux : c C'est, dit-il, un livre consubstantiel à son auteur, membre de sa vie, non d'une fin tierce et étrangère. » Depuis l'heure où il fit vœu de retraite jusqu'à son dernier sommeil, « affamé de se cogrwistre » il n'a pas cessé de s'espter, d'assister à sa vie, et de surprendre en soi ces mouvements de la nature humaine dont il cherchait les traces dans l'histoire, et les effets autour de lui : voilà pourquoi il peut dire à bon droit : « Je suis roy de la matière que je traite ». Rien n'a pu le distraire de cette étude qui, loin de lui coûter un effort, était son plus vif plaisir, son inclination irrésistible. Il nous raconte qu'un jour, renversé de cheval par le choc d'un valet maladroit, meurtri cruellement, vomissant des flots de sang, et persuadé même que l'atteinte était mortelle, il se regarda mourir avec une attention intense dont le souvenir distinct reste fixé dans les impressions que voici : < Il me sembloit que ma vie ne tenoit plus qu'au bout des lèvres; je fermois les yeux pour ayder à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir, et à me laisser aller. G'estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement à mon âme, aussi tendre et aussi foible que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette doulceur que sentent ceulx qui se laissent glisser au sommeil ». Ne dirait-on pas qu'il examine en médecin psychologue un sujet étranger? Parmi les événements les plus simples, comme dans les circonstances les plus graves, il considère ainsi son âme de près et au microscope. Les physiciens de l'Observatoire ne sauraient décrire avec plus de précision l'état de l'atmosphère et les plus légères variations du baromètre. Lui aussi, les yeux fixés sur le monde intérieur, il note tous les nuages qui l'obscurcissent, tous les rayons de soleil qui l'éclairent, et les moindres accidents subis par ce moi qui, chez lui, nous fait aimer toutes ses confidences.
Aussi ne dirons-nous point avec Pascal : t Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! » Car, en cela, il nous fait montre, non de son bien, mais du nôtre. Chacun se reconnaît en lui, comme en un miroir devant lequel toutes les flgures se reflètent. C'est qu'une seule personne peut résumer l'espèce, et, selon son expression, < porter la forme entière de l'humaine condition » : or, qui le pourrait mieux que Montaigne? Il sait le revers de toute médaille. Il a toisé et jugé en tous sens la scène de la vie, les honneurs, la naissance, la qualité, tous les systèmes, toutes les coutumes? Et voilà le plus bel éloge qu'il mérite ; il prête aux aveugles des yeux pour lire dans leur conscience. Or cette clairvoyance qu'il communique devient une des principales causes de l'attrait qu'il nous offre et par lequel il flatte notre vanité. Les uns se persuadent volontiers qu'ils ont des qualités analogues aux siennes ; les autres ne sont pas fâchés de découvrir en lui leurs misères, et par suite une illustre excuse. Ainsi, tous ont plus ou moins l'occasion de répéter ce mot de Pascal : c Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que se trouve ce que j'y vois >.
Le lettré. L*hiimaniste dans le moraliste. L'art de citer les Anciens. — A cette vocation du psychologue, à cette curiosité de son mot qui fut assez vive pour lui donner le bonheur, au milieu des spectacles périlleux mais si instructifs d'une époque si tourmentée, s'alliait en lui la passion des lettres. Touché par le souffle de la Renaissance, épris de cette antiquité qui semble sa première patrie, plus sensible que tout autre à cet art de bien dire où il excellait, il rencontre, pour admirer l'éloquence et la poésie, des accents de poète et d'orateur. Nul n'a donc plus voluptueusement goûté les délices du beau; et cependant, lorsqu'il en jouit, il n'y met pas d'ordinaire un désintéressement d'artiste. Nous entendons par là qu'il demande aux maîtres anciens, comme nous-mêmes à son livre, des lumières nouvelles sur la nature humaine, et par conséquent sur son propre cœur : aussi Montesquieu a-t-il eu raison de dire : c Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit, dans Montaigne l'homme qui pense >, Les anciens sont pour lui des témoins qu'il interroge sur ce qu'il lui importe de savoir. De là >nt qu'il les cite avec tant de complaisance et d'à-propos. Oui,
l'humanité : SES auteurs préférés. 143
leurs maximes sont entrées dans la substance et la moelle de sa pensée : aussi ne font-elles que l'éveiller, la continuer ou lachever; jamais elles ne Tétouffent, ni ne la suppléent. Loin de s'en détacher, elles tiennent à ses fibres les plus profondes : on ne pourrait les en arracher sans une sorte de violence. Les grands classiques ne se distinguent pas plus de Montaigne que les Pères de l'Eglise ou les Ecritures saintes de Bossuet et de sa parole. Ces textes ne sont point < fleurs estrangères > auxquelles il n'a fourni c que le filet à les lier > : mais il a < transporté dans son solage (terrain) ces raisons, comparaisons et arguments », qui se confondent avec les siens. Il fait dire aux Latins, c non à sa teste, mais à sa suite », ce que le français d'alors, c par foiblesse, ne pourroit si bien signifier ». Du reste, quand il emprunte l'idée, l'expression est à lui; car il imite « les abeilles qui pillottent deçà, delà les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym, ni marjolaine ». Ajoutons que le gascon y trouve son compte : « Que le gascon y arrive, si le françoys n'y peut aller! » En c estoffant ainsi ses discours de ces riches despouilles », il tient en bride la témérité des censeurs c qui se jettent sur toutes sortes d'escripts : je veux, dit-il, qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moi ». Bien fin qui réussirait à c le déplumer » !
Ses préférences. Plntarqne, Sénèque* Ses boutades contre Cleéron. Il aime les écrivains de décadence. — Plutarque et Sénèque, tels sont en effet ceux qu'il appelle c ses hommes ». Curieux et indolent, il les adopte parce qu'ils Tamusent sans le fatiguer. Ils ont toujours soit quelque anecdote pour le distraire, soit des traits piquants pour éveiller un esprit qui redoute l'ennui plus que l'erreur. Il ne peut se passer de Plutarque, c depuis qu'Amyot l'a fait françois : car il est si universel et si plein qu'à toute occasion, et quelque subject extravagant que vous ayez prins, il s'ingère à votre besogne, et vous tend une main libérale et inépuisable de richesses et d'embellissements » (1. II, c. ix). — c Nous aultres ignorants estions perdus, dit-il encore, si ce livre ne' nous eut relevés du bourbier : sa mercy {grâce à lui), nous osons à cett'heure et parler et escrire, les dames en régentent les maistres d'eschole ;
c'est nostre bréviaire » (1. II, c. iv). Quant à Sénèque, ce qu'il doit apprécier en lui, avec ses doctrines qu'il appelle la t cresme de la philosophie >, c'est sa propre manière, nous ne savons quoi < d'aigu, qui nous picque et eslance en sursault >, et c'est surtout sa faculté maîtresse, qui est, selon la remarque de Villemain, l'imagination. On peut dire aussi qu'en général les écrivains de décadence lui agréent par le mordant, l'incisif, les saillies et l'acuité de l'expression. De plus, ils conviennent, par certaines affinités morales, c à un estât trouble et malade » comme le furent le siècle de Montaigne et aussi celui de Tacite, dont il caractérise en ces termes l'effet sur le lecteur : c Vous diriez qu'il nous peinct, qu'il nous pince ». Enfin, il ne hait pas en eux les demi-vérités, les idées facultatives qui, selon le mot de M. D. Nisard, excitent l'attention par l'imprévu, mais ne s'imposent pas par l'évidence.
C'est peut-être une des causes qui le rendirent injuste pour Cicéron, chez lequel il rencontre « trop de raisons premières et aisées ». Ses discours lui paraissent c languir autour du pot : ils sont bons pour l'eschole, pour le barreau et le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, et sommes après assez à temps pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges; c'est un excellent prescheur de commune {commun et pour le commun) ». Mais toutes < ces longueries d'apprest » l'impatientent. < S'il a employé une heure à le lire (ce qui est beaucoup) », et qu'il se demande c ce qu'il en a tiré de suc, la pluspart du temps, il n'y trouve que du vent ». Ces préfaces, partitions, définitions et ordonnances sont peine perdue; car € il ne lui fault point d'alleichement ni de saulse; il mange bien la viande toute crue, et, au lieu de lui aiguiser l'appétit par ces préparations et avant-jeux, on le lui lasse et affadit ». Il y a dans ce jugement trop de boutades irrévérentes : mais qui ne les préférerait à la routine des opinions toutes faites?
Son style. Le poète dans le prosatenr, L'imag^ination de Hontaig^ne. — Ces antipathies de nature sont d'un écrivain dont le style « n'est pas tant délicat et peigné comme esloigné d'affectation, desréglé, descousu et hardy, non pédantesque, mais soldatesque », Il lui plait même d'imiter cette t débauche qui se veoit en la jeunesse, au port de leurs vestements, un