‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 99 sur 334 · SON STYLE · texte numérisé non relu

SON STYLE

manteau en escharpe, la cape sur une épaule, un bas mal tendu, et qui représente nonchalance de l'art ». De là ses familiarités originales. Veut-il flétrir la corruption présente : c La Tcrtu, dira-t-il, n'est qu'un jargon de collège; c'est afficquet à pendre en un cabinet ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, par parement ». Ici, il compare la mort < à une viande qu'il faut engloutir sans mascher, qui n'a (si Von n'a pas) le gosier ferré à glace ». Là, parlant de la vieillesse et de ses humeurs c épineuses », il lui reproche c d'attacher plus de rides en l'esprit qu'au visaige », et regrette qu'en prenant des années, < les âmes sentent l'aigre et le moisy ». Voilà bien cette façon de dire c comique et privée qui hait à mort de sentir le flatteur ». Dans ces saillies se reconnaît le goût de terroir, l'accent de cet idiome gascon que Montaigne jugeait c autant nerveux ou puissant que le françois est gracieux, abondant et délicat ».

n a du reste tous les genres d'éloquence, tantôt < les grâces tendres et mignardes » d'un saint François de Sales, tantôt une énergie et une franchise qui rappellent les premiers sermons de Bossuet. Parfois sa phrase s'abandonne avec une langueur nonchalante; ailleurs elle s'emporte d'un pas court et pressé, par de brusques sursauts. En général, il n'a pas l'expansion oratoire. Il serait plutôt enclin à la forme coupée. Il dit, à propos des vers, que « la voix contraincte dans l'estroit canal d'une trompette sort plus aiguë, et plus forte, et qu'ainsi l'idée pressée aux pieds nombreux de la poésie s'eslance plus brusquement, et nous fiert {frappe) d'une plus vifve secousse ». Il estime que « la bonne expression c'est celle qui frappe ». Il égale, il surpasse ses modèles les plus divers. Il n'est pas une matière que n'égayent ou ne fécondent les nouveautés d'une diction véhémente et abondante, brève et dense, toujours habile à enfoncer le trait et à mêler l'ingénieux au judicieux. Cette faculté d'exprimer est son vrai signe d'élection, le sceptre d'or comme disait Sainte-Beuve, qui lui assure l'empire, l'enchantement qui conserve son éternelle jeunesse. Plus que tout autre, Montaigne nous rend les idées visibles et palpables. Par le sentiment et la couleur, sa prose a le charme de la poésie. Quelle invention dans le détail! Quel génie créateur! Sous sa

plume, tout s'anime et parle aux yeux. Pour lui, concevoir c'est voir, et voir c'est peindre. Sa pensée ne lui apparaît que sous forme d'images, et toutes faciles, transparentes, inattendues. Entre elles, à peine l'aridité d'un passage rapide, c la simple largeur d'un fossé, dit Sainte-Beuve, et le temps de sauter en une fertile prairie où pullulent herbes vivaces, parfums sous l'épine, fleurs qui émaillent, insectes qui chantent, et ruisseaux là*dessous, le tout fourmillant et bruissant ». Ses métaphores se continuent, s'enchaînent, se croisent, slenchevétrent avec un luxe qui nargue la pusillanime frugalité des rhéteurs. Il enjambe d'une comparaison à l'autre, comme un Basque agile, d'un jarret souple et d'un pied leste. C'est à partir du troisième livre surtout que, < la faveur publique lui ayant donné un peu plus de hardiesse » (1. III, c. ix), il donne carrière à son imagination. Mais déjà comme elle était fertile et vivace dès le premier hvre ! Voici, pris au hasard, un exemple, entre mille, de cette inépuisable efflorescence d'images. 11 s'agit de ces auteurs contemporains qui ne craignent pas d'insérer en leurs écrits des fragments antiques, même au risque d'un périlleux parallèle : < Hier, il m'advint de tomber sur une telle page; j'avois traisné languissant après des paroles françoises, si exsangues, si descharnées, si vuides de nature et de sens que ce n'estoit .voirement que paroles françoises : au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une pièce haulte, riche et eslevée jusqu'aux nues. Si j'eusse treuvé la pente doulce et la montée un peu allongée, cela eust été excusable : c'estoit un précipice si droict et si coupé que, dès les six premières paroles, je cogneus que je m'envolais par l'aultre monde j delà je découvris la fondrière d'où je venois, si basse et si profonde que je n'eus onquespuis le cœur de m'y ravaler. » (L. 1, il. XXIV.) A voir cette série de comparaisons furtives qui se chassent et se remplacent, on dirait un jet qui s'élance d'une !*ourct^ débordante ; il y a même du trop-plein, et le flot fait cascade. Grâce à ces innombrables similitudes qu'évoque une sorte d'inspiration lyrique, les idées les plus abstraites prennent un Cîii ps, une âme, vivent et se meuvent sous nos regards. On sent que des visions lumineuses obsèdent l'écrivain ; il ne pourrait procéder autrement, voilà sa façon instinctive de penser :

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il est sous le coup d'une constante hallucination qui le domine et Tentraine.

Le Jvdleleax dans l*iiis;énleax« — Aussi plaindrions-nous ceux qui, blâmant cette exubérance, voudraient < escourter et esclaircir le branchaige de ce tige foisonnant en trop de gaillar' dise ». Au lieu de lui reprocher, comme fit Pasquier, c d*estre trop espais en figures », admirons plutôt ce qu'il y a de naturel dans ces agréments involontaires :ils sont tels c sur le papier » qu'ils seraient < en sa bouche », dans la verve spontanée d'une causerie. C'est même par là qu'il diffère de Sénèque auquel il doit tant. Ses traits lui viennent presque à son insu : il les ren*contre sans les chercher, en s'ingéniant ; il a l'air de se jouer, de s'ébattre. Il lui arrive en effet de s'amuser à la bagatelle, aux jeux de mots, et en voici quelques exemples : < Tout ce qu paist ne plaist pas. — La maladie se sent; la santé peu ou point, ni les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous pùignent. — Les Maires ne rendent pas toujours hères ceux qui les portent. » Mais comme ce serait se méprendre que d'y soupçonner les coquetteries préméditées d'un bel esprit. Par exemple, quand il compare un métaphysicien à l'insensé qui c voudroit empoigner l'eau, et perdroit d'autant plus qu'il la serreroit et presseroit davantage », il ne vise qu'à rendre son opinion sensible au lecteur le plus simple. 11 en est de même lorsque les amitiés molles et indiscrètes lui paraissent semblables c au lierre qui corrompt et ruyne la paroi qu'il accole », ou bien quand il dit que la vraie science devrait être modeste « comme onveoit les espis les plus chargés de blé s'incliner le plus bas vers le sillon ». Ce ne sont pas là des ornements, mais des arguments; car il ne songe point aux mots, mais aux choses. En cela il est comme son ami Horace, dont il disait : < Il ne se contente poinct d'une superficielle expression : elle le trahiroit ; il veoit plus clair et plus oultre dans les choses. Son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter, et les luy fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. » (L. III, c. v.)

Ses doctrines liltératres sur i*éloqnenee et le style. -^ Gomment en seraiMl autrement? Il n'est pas homme à démentir son propre goût. Or écoutez sa profession de foi littéraire :

€ Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir après un bon mot. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence, pour la couldre sur moy que je ne destourne mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux paroles à servir et à suyvre ; et que .le gascon y arrive, si le françois n'y peult aller. Je veulx que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute qu'il n'aye aulcune souvenance des mots. > (L. I, c. xxiv.) Aussi mérite-t-il une bonne part de cet éloge qu'il fit des anciens :

< Leur langaige est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante. Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui eslève et qui enfle les paroles. » A cette école, devenu maître à son tour, comment donc Montaigne ne nous apprendrait-il point

< à faire fy de l'éloquence qui fait envie de soy >, et non de la vérité? Il a le droit de dire : c Que nostre disciple soit bien pourveu de choses; les paroles ne suyvront que trop; il les traisnera, si elles ne veulent suyvre. Qui a dans l'esprit une vifve imagination et claire, il la produira soit en bergamesque, soit par mines, s'il est muet. > (L. I, c. xxv.)

Il est créateur de sa langue. — Ce style si personnel ne pouvait naître que dans la pleine liberté du xvi^ siècle, d'un temps où il n'y avait pas assez de règles pour garrotter un génie indépendant, pas d'assez hauts exemples pour le contraindre, pas de critiques assez autorisés et inquisiteurs pour l'effrayer ou le décourager. Il put ainsi s'appartenir, et prendre ses coudées franches. Les obstacles lui devinrent des moyens; et, tout en estimant à son prix une sorte de langue centrale qui tendait à s'établir, celle de du Bellay ou de Ronsard en vers, celle de Pasquier en prose, il créa son idiome à son image. S'aidant de tous les secours offerts soit par le fond national, soit par le vocabulaire antique, les dialectes provinciaux ou les glossaires techniques, il parla comme il sentait, et mit toujours du sien en tous ses emprunts. A son premier appel répondent des mouvements soudains, des tours vifs et hardis, de saisissantes hyperboles, des alliances de mots toutes neuves, et des locutions populaires, qui, par ruse ou violence, triomphent de toutes

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