‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 108 sur 337 · SON STYLE · texte numérisé non relu

SON STYLE

manteau en esc!iarpe, la cape sui* une épaule, un bas mal tondu, et qui représente nonchalance de l'art ». De là ses l'amiliarités originales. Veut-il flétrir la corruption présente : « La vertu, dira-t-il, n'est qu'un jargon de collège; c'est afficquet à pendre en un cabinet ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, par parement ». Ici, il compare la mort « à une viande qu'il faut engloutir sans mascher, qui n'a {si Von rCa pas) le gosier ferré à glace ». Là, parlant de la vieillesse et de ses humeurs « épineuses », il lui reproche « d'attacher plus de ridés en l'esprit qu'au visaige », et regrette qu'en prenant des années, « les âmes sentent l'aigre et le moisy ». Voilà bien cette façon de dire « comique et privée qui hait à mort de sentir le flatteur ». Dans ces saillies se reconnaît le goût de terroir, l'accent de cet idiome gascon que Montaigne jugeait « autant nerveux ou puissant que le françois est gracieux, abondant et délicat ».

Il a du reste tous les genres d'éloquence, tantôt « les grâces tendres et mignardes » d'un saint François de Sales, tantôt une énergie et une franchise qui rappellent les premiers sermons de Bossuet. Parfois sa phrase s'abandonne avec une langueur nonchalante; ailleurs elle s'emporte d'un pas court et pressé, par de brusques sursauts. En général, il n'a pas l'expansion oratoire. Il serait plutôt enclin à la forme coupée. Il dit, à propos des vers, que « la voix contraincte dans l'estroit canal d'une trompette sort plus aiguë, et plus forte, et qu'ainsi l'idée pressée aux pieds nombreux de la poésie s'eslance plus brusquement, et nous fiert (frappe) d'une plus vifve secousse ». Il estime que « la bonne expression c'est celle qui frappe ». 11 égale, il surpasse ses modèles les plus divers. Il n'est pas une matière que n'égayent ou ne fécondent les nouveautés d'une diction véhémente et abondante, brève et dense, toujours habile à enfoncer le trait et à mêler l'ingénieux au judicieux. Cette faculté d'exprimer est son vrai signe d'élection, le sceptre d'or comme disait Sainte-Beuve, qui lui assure l'empire, l'enchantement qui conserve son éternelle jeunesse. Plus que tout autre, Montaigne nous rend les idées visibles et palpables. Par le sentiment et la couleur, sa prose a le charme de la poésie. Quelle invention dans le détail! Quel génie créateur! Sous sa

plume, tout s'anime et parle aux yeux. Pour lui, concevoir c'est voir, et voir c'est peindre. Sa pensée ne lui apparait que sous forme d'images, et toutes faciles, transparentes, inattendues. Entre elles, à peine l'aridité d'un passage rapide, « la simple largeur d'un fossé, dit Sainte-Beuve, et le temps de sauter en une fertile prairie où pullulent herbes vivaces, parfums sous l'épine, fleurs qui émaillent, insectes qui chantent, et ruisseaux là-dessous, le tout fourmillant et bruissant ». Ses métaphores se continuent, s'enchainent, se croisent, s'enchevêtrent avec un luxe qui nargue la pusillanime frugalité des rhéteurs. Il enjambe d'une comparaison à l'autre, comme un Basque agile, d'un jarret souple et d'un pied leste. C'est à partir du troisième livre surtout que, « la faveur publique lui ayant donné un peu plus de hardiesse » (1. III, c. ix), il donne carrière à son imagination. Mais déjà comme elle était fertile et vivace dès le premier livre ! Voici, pris au hasard, un exemple, entre mille, de celte inépuisable efflorescence d'imaiges. Il s'agit de ces auteurs contemporains qui ne craignent pas d'insérer en leurs écrits des fragments antiques, même au risque d'un périlleux parallèle : « Hier, il m'advint de tomber sur une telle page; j'avois traisné languissant après des paroles françoises, si exsangues, si descharnées, si vuides de nature et de sens que ce n'estoit voirement que paroles françoises : au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une pièce haulte, riche et eslevée jusqu'aux nues. Si j'eusse treuvé la pente doulce et la montée un peu allongée, cela eust été excusable : c'estoit un précipice si droict et si coupé que, dès les six premières paroles, je cogneus que je m'envolais par l'aultre monde; delà je découvris la fondrière d'où je venois, si basse et si profonde que je n'eus onques puis le cœur de m'y ravaler. » (L. I, c. XXIV.) A voir cette série de comparaisons furtives qui se chassent et se remplacent, on dirait un jet qui s'élance d'une source débordante ; il y a même du trop-plein, et le flot fait cascade. Grâce à ces innombrables similitudes qu'évoque une sorte d'inspiration lyrique, les idées les plus abstraites prennent un corps, une âme, vivent et se meuvent sous nos regards. On sent que des visions lumineuses obsèdent l'écrivain ; il ne pourrait procéder autrement, voilà sa façon instinctive de penser:

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