‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 109 sur 337 · SES DOCTRINES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

SES DOCTRINES LITTERAIRES

il est sous le coup d'une constante hallucination qui le domine et l'entraîne.

Le judicieux dans riagéiiieux. — Aussi plaindrions-nous ceux qui, blâmant cette exubérance, voudraient « escourter et esclaircir le brancliaige de ce tige foisonnant en trop de gaillardise ». Au lieu de lui reprocher, comme fit Pasquier, « d'estre trop espais en figures », admirons plutôt ce qu'il y a de naturel dans ces agréments involontaires : ils sont tels « sur le papier » qu'ils seraient « en sa bouche », dans la verve spontanée .d'une i-auserie. C'est même par là qu'il diffère de Sénèque auquel il doit tant. Ses traits lui viennent presque à son insu : il les rencontre sans les chercher, en s'ingéniant; il a l'air de se jouer, de s'ébattre. Il lui arrive en effet de s'amuser à la bagatelle, aux jeux de mots, et en voici quelques exemples : « Tout ce qui paist ne plaist pas. — La maladie se sent; la santé peu ou point, ni les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. — Les haires ne rendent pas toujours hères ceux qui les portent. » Mais comme ce serait se méprendre que d'y soupçonner les coquetteries préméditées d'un bel esprit. Pair exemple, quand il compare un métaphysicien à l'insensé qui « voudroit empoigner l'eau, et perdroit d'autant plus qu'il la serreroit et presseroit davantage », il ne vise qu'à rendre son opinion sensible au lecteur le plus simple. Il en est de même lorsque les amitiés molles et indiscrètes lui paraissent semblables « au lierre qui corrompt et ruyne la paroi qu'il accole », ou bien quand il dit que la vraie science devrait être modeste « comme onveoit les espis les plus chargés de blé s'incliner le plus bas vers le sillon ». Ce ne sont pas là des ornements, mais des arguments; car il ne songe point aux mots, mais aux choses. En cela il est comme son ami Horace, dont il disait : e II né se contente poinct d'une superficielle expression : elle le trahiroit; il veoit plus clair et plus oultre dans les choses. Son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter, et les luy fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. » (L. III, c. v.)

Ses doctrines littéraires sur l'éloquence et le style. — Comment en serait-il autrement? Il n'est pas homme à démentir son propre goût. Or écoutez sa profession de foi littéraire:

« Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir après un bon mot. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence, pour la couldre sur moy que je ne deslourne mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux paroles à servir et à suyvre ; et que le gascon y arrive, si le françois n'y peult aller. Je veulx que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute qu'il n'aye aulcune souvenance des mots. » (L. I, c. xxiv.) Aussi mérite-t-il une bonne part de cet éloge qu'il fit des anciens : € Leur langaige est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante. Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui eslève et qui enfle les paroles. » A cette école, devenu maître à son tour, comment donc Montaigne ne nous apprendrait-il point « à faire fy de l'éloquence qui fait envie de soy », et non de la vérité? Il a le droit de dire : « Que nostre disciple soit bien pourveu de choses ; les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera, si elles ne veulent suyvre. Qui a dans l'esprit une vifve imagination et claire, il la produira soit en bergamesque, soit par mines, s'il est muet. > (L. I, c. xxv.)

Il est cpéatenr de sa langnc. — Ce style si personnel ne pouvait naître que dans la pleine liberté du xvi* siècle, d'un temps où il n'y avait pas assez de règles pour garrotter un génie indépendant, pas d'assez hauts exemples pour le contraindre, pas de critiques assez autorisés et inquisiteurs pour l'effrayer ou le décourager. Il put ainsi s'appartenir, et prendre ses coudées franches. Les obstacles lui devinrent des moyens; et, tout en estimant à son prix une sorte de langue centrale qui tendait à s'établir, celle de du Bellay ou de Ronsard en vers, celle de Pasquier en prose, il créa son idiome à son image. S'aidant de tous les secours offerts soit par le fond national, soit par le vocabulaire antique, les dialectes provinciaux ou les glossaires techniques, il parla comme il sentait, et mit toujours du sien en tous ses emprunts. A son premier appel répondent des mouvements soudains, des tours vifs et hardis, de saisissantes hyperboles, des alliances de mots toutes neuves, et des locutions populaires, qui, par ruse ou violence, triomphent de toutes

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