‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 110 sur 337 · SES INVENTIONS DE STYLE · texte numérisé non relu

SES INVENTIONS DE STYLE

les difficultés inhérentes encore à la rudesse d'un instrument rebelle. « En nostre langaige, je treuve assez d'estoff, mais un peu faulte de façon. » (L. III, c. v.) — Ailleurs il dit : « Je le treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment; il succombe ordinairement à une puissante conception; si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit soubs vous. > Les termes qui existent déjà, il « appesantit et enfonce leur signification, mais prudemment et ingénieusement». Ceux qui manquent, il les invente, ou, pour y suppléer, s'adresse c au jargon de nos chasses et de nostre guerre, qui est un généreux terrein à emprunter » ; car « les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et se fortifient > en se transplantant. Là où Tusage n"a plus tout son « lustre », le latin se présente à son aide. Au besoin, il recourt à ce ramage gascon, qu'il estime « singulièrement beau, sec, bref, signifiant, masle et militaire ». Ce fut même l'occasion d'un grief que lui intentèrent les lettrés d'alors, entre autres son ami Estienne Pasquier, un jour qu'il se promenait avec lui, en 1j83, à Blois, pendant la tenue des États. « Comme il ne m'en voulut croire, dit Pasquier (lett. XYIII, 1), je le menai en rna chambre où j'avois son livre, et là, je lui montrai plusieurs manières de parler familières non aux François, ains seulement aux Gascons : un patenostre, un debte, un rencontre, ces ouvrages sentent à Vhuile et la lampe; la santé que je jouis à présent. J'estimois qu'à la prochaine impression il donneroit ordre de corriger ces locutions. Toutefois il ne le fit », et fit bien. N'écrivait-il pas : « La fin principale de mon ouvrage, c'est d'estre exactement mien.... Les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict : Voylà un mot du creu de Gascoigne : Voylà une phrase dangereuse (je n'en refuis aulcune de celles qui s'usent emmy les rues françoises; ceulx qui veulent combattre l'usaige par la grammaire se mocquent). Ouy, fais-je; mais je corrige les faulles d'inadvertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que je parle par tout"? me représentai-je pas au vif? Suffit. J'ay faict ce que j'ai voulu. Tout le monde me recognoist en mon livre, et mon livre en moy. » (L. III, c. v.) Sat clientèle. L'Horace frauçais. — Confiant dans l'instinct

du premier mouvement, il ne se soucia donc point de se dégas conner, et bien lui en prit, n'en déplaise à Balzac * : car ce caractère individuel est aujourd'hui la gloire d'un écrivain qui, après deux siècles, est aussi vivant qu'au premier jour. Disons mieux : les éléments que les puristes d'autrefois voulurent oublier ou rejeter sont encore maintenant de bonne prise; et ce livre unique sera perpétuellement une source de rajeunissement pour notre langue, après chaque crise littéraire. Dans les âges les plus riches en modèles, « ce bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux », comme l'appelait Huet, le savant évêque d'Avranches, porta bonheur à tous ceux qui l'aimèrent, particulièrement à La Bruyère, Montesquieu, Jean- Jacques Rousseau. Mlle "de Gournay prophétisa donc quand elle dit : « Son crédit s'eslevera chaque jour, empeschant que de temps en temps on ne treuve suranné ce que nous disons aujourd'huy, parce qu'il persévérera de le dire, et le faisant juger bon d'autant qu'il sera sien. » Si, aux époques de littérature régulière, il conserva des fidèles, il y eut autour de lui recrudescence de clientèle, lorsque toutes les libertés reprirent enfin faveur. Au plaisir qu'il nous donne peut se mesurer le progrès que chacun a fait dans l'intelligence de la langue française et de ses délicatesses. Il en est pour lui du fond comme de la forme. Tout mot contresigné par Montaigne est d'emblée hors de page; « il a, selon l'expression de Sainte-Beuve, gagné ses éperons ». De même, un bon passeport pour une pensée sera toujours : Montaigne Va dit, et l'esprit moderne sait d'avance que cette autorité lui promet tout le contraire de l'adage scolastique : Le maître Va dit.

Voilà pourquoi il est impossible de lire Montaigne sans devenir son ami. Dans la région moyenne où il séjourne, à notre portée, il apaise et rassérène l'esprit. Plus on a vécu, plus on découvre en lui et en soi des raisons décisives de goûter les fruits de son expérience. A force de le pratiquer, chacun finit par croire que

1. D'ailleurs il faut se garder d'exagérer cette influence du gascon sur Montaigne, comme sur les autres écrivains « du cru de Gascoingne ». Voir les études de M. Eugène Voizard : Étude sur la langue de Montaigne, Paris, Cerf, 1885 ; et de M. Maxime Lanusse : De l'influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du X V" siècle à la seconde moitié du XVII', Paris, Maisonneuve, 1893.

l'horace français. 191

les Essais, comme les Êpitres d'Horace, ont été composés à son intention, pour lui seul. A cet Horace français, qui fut le premier de nos écrivains populaires, nous pourrions donc appliquer l'éloge si tendre qu'il fit de La Boétie : « A nostre première rencontre, qui fust par hasard, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus, si obligez, entre nous, que rien dès lors ne nous fust si proche que l'un à l'aultre. »

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

L'Auvergnat. — Né le 19 juin 1623, à Clermont-Ferrand, dans une famille pleine d'intelligence et de vertu, Biaise Pascal avait trois ans quand il perdit sa mère. Ce fut alors que son père, Etienne Pascal, président à la cour des aides, craignant pour la santé fragile de son fils le rude climat de l'Auvergne, vendit sa charge, et vint s'établir à Paris, avec ses deux filles, Gilberte, qui fut depuis Mme Périer, et Jacqueline, qui mourut religieuse à Port- Royal, en 1661.

Précocité de son génie. — On sait les prodiges de son enfance, si tant est qu'il fut jamais enfant. Élevé librement par un esprit supérieur, il étonna les siens par ses questions ingénieuses et profondes; il les effraya par une curiosité qui déjà voulait savoir et trouvait d'intuition la raison de toutes choses : car à l'âge où l'on balbutie encore les éléments, il lui était presque plus facile de découvrir par lui-même les vérités les plus abstraites que de les étudier, ou de les apprendre dans les livres.

A douze ans, écarté des mathématiques par la sollicitude paternelle qui redoutait des secousses trop vives pour des organes trop frêles, seul, sans guide, avec « des barres et des ronds », il aurait — si nous voulons en croire sa sœur — deviné la géométrie, jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Surpris par son père, qui en versa des larmes de joie, et ne résista plus à une vocation irrésistible,

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