‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 122 sur 337 · LES PROVINCIALES : LEUR ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

LES PROVINCIALES : LEUR ÉLOQUENCE

taires, qui s'expliquent par les exigences de la lutte et la rapidité de la plume, peuvent donc altérer le ton des pièces incriminées, et rendre leste ou plaisant ce qui était pédantesque et dogmatique. Concédons enfin qu'il est permis même à un jésuite de se tromper de bonne foi, et que cette Compagnie célèbre a toujours compté des personnes recommandables par leur savoir et leurs vertus. « Qui n'aurait aimé, répéterons-nous avec Sainte-Beuve, à connaître et à pratiquer Bouhours, Rapin, Commire, Jouvency, de la Rue, Sanadon, Buffier, Tournemine, du Cerceau, Le Jay, Porée? » Mais toutes ces réserves qu'impose l'équité n'empêchent point Pascal d'avoir eu raison (n'en déplaise à Voltaire) contre l'esprit général du corps, ou les tendances d'une politique trop habile à introduire le machiavélisme dans l'Evangile, sous l'ombre de la Croix, et à capter l'oreille ou le cœur des rois.

Or, ici, la théologie d'Escobar joua le rôle d'un verre gros- , sissant qui permit de surprendre les éléments disséminés dans la morale courante des directeurs, et de manifester au grand jour les ruses qui se dérobaient dans les ténèbres de l'École. Institué au xvi^ siècle, à la suite de la Réforme, pour rétablir la souveraineté de l'Eglise, mais non sans espoir de régner par elle et sur elle, l'ordre de Loyola fut donc trop indulgent à justifier les moyens par la fin, et trop soucieux de subordonner la règle à des ambitions spirituelles ou temporelles. De là ce relâchement d'une doctrine souple, caressante, prompte à tenter, à flatter, à séduire une clientèle nombreuse ou puissante, et par suite à fausser la franche vertu de la morale chrétienne. Pascal vit ce péril, et sentit circuler cette contagion. Par conséquent, ne mettons pas en doute sa véracité ; car elle fut aussi absolue que sa croyance religieuse. Au lit de mort, adjuré de se faire justice au sujet des Prov'nciales, ne disait-il pas, au témoignage de Mme Périer : « Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné par Dieu. Loin de m'en repentir, si j'avais à les faire, je les ferais encore plus fortes »?

La graude éloquence. Pascal et Déinostbèues. — C'est ce que confirme une éloquence aussi véhémente que celle de Démoslhènes. Non, les Philippigues ne sont pas supérieures

dans l'art de retourner contre l'ennemi ses propres armes, et de le réduire à capituler.

Si le théâtre parait plus étroit, l'orateur n'en est que plus admirable d'avoir su agrandir sa cause à ce point que ses mouvements pathétiques soient naturels et comme attendus. L'honneur de lame humaine ne vaut-il pas d'ailleurs rindépendance d'une cité"?

Aussi les premières blessures n'étaient-elles qu"un badinage, comparées à celles qui maintenant portent des coups mortels; car ce n'est plus l'orgueil qu'il veut humilier, et le mépris même ne suffit pas aux scandales qu'il accuse. Combattant pour ce qu'il a de plus cher, c'est avec toutes les ressources de la dialectique la plus ardente qu'il attaque non des délits qui font sourire, mais des crimes qui, allant à la ruine de l'État comme de l'Église, offensent tout ensemble la raison et la foi. C'est vraiment du haut d'une tribune que sa parole retentit, lorsque, décrivant avec tant d'énergie la longue et si étrange guerre de la violence et de la vérité, deux puissances qui ne peuvent rien l'une sur l'autre, il prédit, dans la douzième lettre, le triomphe de la vérité, parce qu'elle est éternelle comme Dieu même. C'est sa péroraison. Il y a là un cri de la conscience. De pareils accents ne sont pas rares à partir de cette onzième lettre qui mériterait d'être la préface du Tartuffe. Reprenant alors des motifs que semblait avoir épuisés l'ironie de son persiflage, il les renouvelle par l'amertume de sa colère.

Telle est l'immortelle protestation de la quatorzième lettre, contre la complicité des doctrines qui protègent l'homicide. Telle est la flétrissure qu'il inflige à la calomnie, cet assassinat moral dont ses adversaires osaient faire l'apologie. Si ces représailles ne sont point inspirées par la charité chrétienne, à qui la faute? N'était-il pas, avec ses amis, en droit de légitime défense? Aussi partageons-nous ses ressentiments, lorsque, fort du mystère qui couvre son nom, il s'écrie : « Vous vous sentez frappés par une main invisible; vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux

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