‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 123 sur 337 · LES PROVINCIALES : LEUR STYLE · texte numérisé non relu

LES PROVINCIALES : LEUR STYLE

rien. Je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de Taiitorité de personne. Ainsi, mes pères, j'échappe à toulcs vos prises. » Il faut rappeler aussi ce coup de tonnerre : « Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies? Vous retranchez publiquement de l'Eglise ces vierges saintes, pendant qu'elles prient dans le secret pour vous et toute l'Eglise. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre... », s'écrie-t-il dans la seizième lettre, celle qu'il n'a pas eu le temps de faire plus courte. Citons encore ce trait soudain de la treizième lettre : « Au jugement dernier, Vasquez condamnera Lessius sur un point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et tous vos auteurs s'élèveront les uns contre les autres, pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ ».

' La bonne foi. La logique et la passion. Le style des Provinciales, luflnence morale et littéraire. Les mémoires contre Goezman et les Provinciales. — Mais c'est faire tort à l'auteur des Provinciales que de le goûter ainsi par fragments détachés : car il vaut surtout par la suite des preuves et la teneur logique des idées. Quand le char vole, c'est un logicien qui tient encore les rênes. Ses mouvements, ses images ne sont que des arguments plus saisissants. Au lieu d'être un jouet aux mains d'un rhéteur, les figures de son discours deviennent des armes qui tuent. Ici, ce sont les choses qui parlent toutes seules, et le cri de la passion n'est que la voix de la conscience impérieuse comme la raison. Telles sont les antithèses qui se pressent en cette période : « 0 grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si admirable sacrifice de faire environner la table de J.-C. de pécheurs envieillis, tout sortants de leur infamie!... » Et ailleurs, que de dilemmes foudroyants éclatent à l'improviste! Voilà pourquoi il y a on ne sait quoi de despotique dans ce style tout voisin d'une âme trop sincère avec elle-même pour tromper les autres. De là, ce

mouvement, cette flamme, cette irrésistible fureur d'une vengeance qui semble personnelle, bien qu'elle soit désintéressée comme la vérité. C'est la nouveauté de ce réquisitoire.

Avant Pascal, Balzac pratiqua mieux que pas un l'art de simuler la grandeur, de choisir les termes, de les associer Tiarmonieusement, et de combiner des moules oratoires; mais il n'écrivait que pour écrire. Descartes avait doté la prose française de cette beauté qui vient de la pensée pure: mais il restait froid comme l'abstraction et il n'avait pas secoué le joug du latinisme qui pèse sur ses longues périodes. Ce qui manquait jusqu'alors, ce n'était donc ni la cadence, ni la clarté, ni la noblesse ou la précision du vocabulaire, mais la force de l'accent, la variété, la souplesse, l'allure libre et naïve, la chaleur, en un mot toutes les qualités que communiquent à l'expression du sentiment ou de l'idée l'ardeur du combat, la nécessité pressante de ne parler que pour agir, et de n'agir que pour le triomphe d'une conviction. C'est à ce titre qu'on peut attribuer à Pascal la gloire d'avoir lixé notre langue, ou plutôt d'avoir inventé la sienne, à peu près comme il trouvait sans maitre les principes des sciences. Ce privilège, il le dut à son caractère plus encore qu'à son imagination et à sa vive sensibilité ; car son génie est fait de courage et de candeur. A cette droiture morale s'ajoutèrent le stimulant de l'opinion, la responsabilité d'une belle cause à défendre, l'aiguillon de ces amitiés ou de ces haines généreuses qu'animent des intérêts sérieux et des questions vivantes. Joignons-y cette longue aptitude à la patience qui est le génie, selon Buffon. En efTet, s'il faut en croire Nicole, Pascal devinl de plus en plus exigeant pour lui-même, à mesure qu'il avança dans son travail : « 11 élait souvent vingt jours entiers sur une seule lettre. Il en recommençait même quelques-unes jusqu'à sept ou huit fois, afin de les mettre au degré de perfection où nous les voyons. » La dix-huitième lui donna plus de peine que toutes les autres. Il la refit jusqu'à treize fois. Toutes ces conditions dont le concours suscita l'éloquence des Provinciales, Pascal fut digne de les trouver en lui et autour de lui.

Or ce qui était un péril pour les mœurs, pouvait aussi devenir un dommage pour notre langue ; car le faux est contagieux,

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