‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 128 sur 337 · PENSÉES : DEUXIÈME ORDRE DE PREUVES · texte numérisé non relu

PENSÉES : DEUXIÈME ORDRE DE PREUVES

d'adoration il pousse en voyant son génie mathématique seconder ainsi l'ardeur de son prosélytisme! Si le froid Descartes, ayant poursuivi vingt ans la vérité, a salué du nom de « victoire » les « trois ou quatre apparitions » dont elle le récompensa, avec quel accent l'ai'dent Pascal dut s'écrier dans la nuit d'extase : « Joie, joie, joie et pleurs de joie!... Éternellement en joie pour un jour cV exercice sur la terre! » N'était-ce pas la conclusion même de cette démonstration décisive qui mettait fin à la torture de ses doutes et faisait enfln briller pour tous une ferme espérance, au delà de ce « dernier acte qui est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste » !

Dignité snffîsante du pari. — S'offensera-t-on enfin du pari, en l'accusant d'être indigne de la majesté de son objet, parce qu'il nous force à jouer l'éternité comme sur une carte? Pascal a comparé l'homme devant sa destinée à un condamné à mort qui n'aurait plus qu'une heure à vivre, et qui pourrait révoquer son arrêt en y employant bien cette heure : « Il est contre la nature, s'écrie-t-il, qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer, mais à jouei au piqaet ». Or il avait connu des hommes fort capables de jouer au piquet à cette heure-là : Le Vayer, Saint- Evremond ou même Méré, par exemple, et c'est pour eux qu'il a écrit.

Deuxième ordre de preuves : les Écritures, les miracles, la charité. — Ilajoute : « On peut voir le dessous du jeu, l'Écriture et le reste ». C'est le deuxième ordre d'arguments. Mais ici il faut les yeux de la foi et être, selon son expression, à « l'image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à lire l'Écriture ». Désormais Pascal ne fait plus appel à la raison que pour constater « les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités ». Il s'élève de l'onction des Évangiles à l'illuminisme des prophètes, et voit directement la loi de Dieu, à l'éclair des miracles : « Ubi est Deus tuus? Les miracles le montrent et sont un éclair. » 11 se repose enfin dans cette charité dont il a dit : « Toute l'honnêteté humaine, aie bien prendre, n'est qu'une fausse imitation de la charité », et qui est l'âme des Pensées , en dépit du ton despotique que leur reprochait Voltaire.

Conclusion sur le système apologétiqnc des Pensées et sur lenr antenr. Sa mélancolie. Le Docteur de la Grâce.

— Tel est probablement le système apologétique dont voulait user Pascal. En tout 'cas, ce qui ne saurait, manquer, sinon de réduire, du moins d'émouvoir les plus rebelles, c'est tant de coups perçants qui vont droit au cœur. Ce qui saisira surtout les moins attentifs, c'est la mélancolie hautaine et attendrie d'un logicien dont la vaillance égale la candeur et la bonne foi. Au lieu de diminuer les difficultés, il les grossirait plutôt à plaisir. Tandis que d'autres apologistes font d'abord appel aux lumières naturelles, il s'attaque à la raison même, comme à une ennemie; et ses preuves sont précisément ces ténèbres où il voit la trace ineffaçable de la faute héréditaire qui a non seulement perverti le cœur de l'homme, mais aveuglé son esprit. Tous les appuis que réclame notre faiblesse, il les supprime donc, ou les renverse; tous les ménagements qu'impose le monde, il les dédaigne; tous les liens qui nous rattachent à nous-mêmes, il les arrache. Car il lui faut un sacrifice entier, une abdication absolue devant la foi, c'est-à-dire devant cette soudaine clarté dont il se sentit lui-même inondé, le jou. où il fut, lui aussi, terrassé sur le chemin de Damas, et eut son éblouissante vision. Comme il dut tout à la Grâce, c'est à la Grâce qu'il rapporte tout, dans ce que nous avons appelé le second ordre de preuves, et dans sa conclusion. En cela, il est ce qu'il fut toujours, janséniste ardent et conséquent. Par l'austérité de ces tristesses il n'a pas prise sur tous les esprits; mais il rappellera du moins à chacun de nous que, suivant le mot de M. Sacy qui Ta jugé en maître, « si l'on 'ne peut être un saint, encore a-t-on une âme qu'il ne faut sacrifier à rien et à personne ».

Pascal et Montaigne. — On apprécie par ce qui précède la distance qui sépare Pascal et Montaigne, son maître favori. On ne pourrait rencontrer deux génies plus différents, l'un raide et inflexible, nous entraînant de vive force à la foi la plus rigoureuse par la pratique la plus obéissante, et l'autre, voluptueux^ souriant, s'assoupissant avec délices dans l'indifférence ou le doute, ce t mot oreiller » si commode pour « une tête bien faite ».

Page 1