‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 129 sur 337 · PENSÉES : LEUR STYLE · texte numérisé non relu

PENSÉES : LEUR STYLE

Aussi Pascal communique-t-il son accent propre et sa couleur distincte aux pensées ou aux expressions qu'il emprunte à l'auteur des Essais. Là où un épicurien aimable ne vise qu'à son plaisir, s'abandonne et suit sa fantaisie, le logicien ardent transforme le caprice en énergie, et le sourire en amère ironie Car son langage ressemble à sa vertu : il sent l'effort, il a l'autorité qui s'impose; il est superbe et despotique; il se soucie moins de persuader la raison que de l'étourdir, de l'accabler, et de la réduire à merci.

Le style de Pascal. Sa rhétorique. Sources de son éloquence. — « Géométrie et passion, dit M. Havet, voilà donc tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. Il veut qu'on exprime rigoureusement la vérité telle qu'elle est, de manière qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de manque (xxiv, 87), point de fausses beautés (vn, 24, 35), rien pour la convention et pour l'art (î6id., 22), rien qui masque (20), qu'on voie l'homme et non l'auteur (28). 11 ne craint pas de répéter le mot qui convient, plutôt que d'en employer un moins juste (21); tout ce qui serait luxe est retranché (xxv, 25 bis et 25 ter). S'il y a une élégance pour Pascal, ce n'est guère que dans le sens où les mathématiciens emploient ce mot. Or cette élégance exacte est laborieuse en morale; car la vérité est une pointe subtile (m. 3, à la fin), où on a grand'peine à bien toucher. Aussi les procédés qu'il affectionne sont-ils les distinctions et les oppositions, qui sont comme les instruments de précision de l'esprit; il retourne et tourmente son idée jusqu'à ce qu'il la rende de la façon qui la dégage le mieux, et cela se fait non seulement par le choix des termes, mais par l'ordre; c'est pourquoi il n'y a rien de plus important que l'ordre, à ses yeux, ni rien de plus difficile, t Je sais un peu ce que c'est, dit-il, et combien peu de gens l'entendent » (xxv, 108, et vu, 9 •).

t II l'achetait par un travail opiniâtre, remarque M. Havet, au point de refaire souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout. autre que lui trouvait admirables dès la première (Préface de Port-Royal). Tous les fragments un peu considérables

\. Les principales pensées de Pascal relatives à la littérature ont été groupées par M. A. Molinier, dans nn même chapitre, sous ce titre : Pensées sur le style (t. II, p. 131 sqq., Paris, Lemarre).

des Pensées sont surchargés de ratures et de corrections dans le cahier autographe. Si Pascal a peu écrit, et jamais rien d'étendu, ce n'est donc pas seulement parce que la santé lui a manqué, mais aussi parce qu'il exerçait sur sa pensée une rigueur de critique qui le rendait trop malaisé à contenter, et pour laquelle l'exécution d'un grand ouvrage devenait un travail au-dessus des forces humaines. »

Or cet amour de la perfection visait au vrai, non pour le vrai seul, mais en vue du bon, comme il le dit expressément : « On a mauvais goût et mauvais sens, parce qu'on manque de cœur; la règle est l'honnêteté i> (xxiv, 94). Voilà pourquoi, selon la même critique, « Pascal est le plus excellent des modèles, pourvu qu'on se propose en l'étudiant de rester soi-même; car son éloquence n'est qu'à lui. Mais tout le monde peut prendre sa part de sa rhétorique. Appliquer son esprit à discerner le vrai et à l'aimer, ne rien dire qu'on ne le conçoive bien et qu'on ne s'y intéresse, ne priser une expression qu'autant qu'elle est lumineuse et sentie, travailler à éclaircir ses idées, et s'y échaufler jusqu'à ce qu'on assure qu'elles paraîtront suffisamment claires à tous, et qu'ils seront touchés de ce dont on est touché soimême; se soutenir, dans ce travail pénible, par le zèle, par l'amour du bien qu'on peut faire et de la cause qu'on peut servir; voilà ce que nous pouvons tous apprendre dans Pascal, pour y réussir dans notre mesure et suivant nos forces. »

Puisque dans ses écrits son âme est tout entière, et comme toute nue, c'est avec le cœur qu'il faut juger « un homme qui, dit éloquemment M. D. Nisard, a volontairement habité avec la souffrance, et, à l'exemple du Christ, a voulu, par sa mort au monde, racheter quelques-uns d'entre nous ». Aussi hésile-t-on à louer l'esprit chez un penseur auquel la gloire est venue malgré lui, précisément parce qu'il la fuyait et la méprisait, On paraît ne pas l'avoir compris, quand on cherche la beauté littéraire dans celui qui ne prisa que la beauté morale, s€ sacrifia toujours au devoir, et, comme les héros de Corneille, nous fait admirer en lui l'idéal de notre nature, l'homme te! qu'il devrait être. Disons pourtant qu'après Pascal, l'œuvre d( la langue française dans la prose est consommée. Écoutons ic l'un de ses critiques, qui n'a jamais rien écrit déplus magistra

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