PENSÉES : LA RHÉTORIQUE DE PASCAL
que la page suivante : « 11 y a de tous les styles dans le style de Pascal, dit M. D. Nisard, parce qu'il y a de tous les hommes dans l'écrivain. Je ferais toucher du doigt, dans les Provinciales et les Pensées, des passages qu'on dirait de Bossuet ^ pour la magnificence solide et l'audace toujours sensée, ou de Bour- Jaloue pour la suite d'un discours sévère à la fois et passionné, ou de La Bruyère pour l'éclat des couleurs et la vivacité des contrastes, ou de Voltaire pour la facilité et l'enjouement. Tous les genres d'écrire ont un premier modèle dans cet homme qui ne s'est jamais piqué de la gloire d'écrire. C'est que Pascal a eu tous les dons de l'esprit en perfection ; la rigueur scientifique d'un grand géomètre, et l'imagination d'un gi^and poëte ; une raison que ne contente pas ce qui parait évident à celle de Descartes, et que ne rebute ni ne lasse jamais la difficulté de se contenter; plus de sensibilité que n'en ont eu Descartes, Bossuet, La Bruyère; de l'esprit comme Fénelon; de la gaieté railleuse comme Voltaire. Chacun des grands écrivains qui ont suivi Pascal ont eu, non plus pleinement, mais plus exclusivement une de ses qualités; ils en ont donné plus d'exemples; mais rapprochez-les du modèle, ce sont des monnaies du même or, dont Pascal a marqué pour la première fois le titre. »
Ajoutons que de tous les apologistes chrétiens il est le plus voisin de nous. Outre que sa polémique n'est plus dirigée seulement contre les hérétiques, comme celle de Bossuet, mais contre les incrédules, dont il prévoit les assauts, un siècle avant Voltaire, sa mélancolie est déjà celle de ces âmes en peine qui ont la blessure du doute, ou la tristesse des chutes et des ruines dont elles ont été les témoins ou les victimes.
Enfin le livre des Pensées, dans son éloquent chaos, dans le drame de ses raisonnements géométriques et de ses extases mystiques, est une sublime image de la tête et du cœur de son auteur. Pascal paraît bien avoir été tel que le définit le dernier en date de ses critiques, M. Sully Prudhomme : « un génie scientifique de la plus haute volée, engagé dans une âme religieuse au suprême degré, tant par nature que par éducation, dont le mysticisme fut exaspéré, dans le milieu le plus propre à le nourrir, par les suites cérébrales d'une longue et cruelle maladie. »
ÉTUDES LITlÉnAIKES. ■ U. — 16
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Son enfance prédestinée. Influence de l'esprit biblique
— Né le 27 septembre 1627, à Dijon, dans une ville qui donna saint Bernard à la France, et près de laquelle devait naître Lacordaire, Jacques-Bénigne Bossuet appartenait à une famille où, dès le berceau, la leçon de l'exemple devait le former sans effort à la pratique des vertus chrétiennes. « Dans cette maison respectable, dit M. Patin, c'était un usage digne de la gravité de ces temps que les principaux événements de la vie domestique fussent consignés sur un registre particulier, et sanctifiés par une citation de l'Ecriture. Dieu Va guidé, Dieu l'a con^ duit (Deutéronome, xxxii, 10), voilà par quelles paroles avait été consacrée, dans ces touchantes annales, la naissance de celui qui devait si sûrement accomplir ce vœu de la tendresse paternelle. » Confié aux soins d'un oncle, tandis que son père allait s'installer à Metz, en qualité de conseiller au Parlement, il fut dès l'enfance un de ces écoliers extraordinaires qui ont leur histoire. Au collège des jésuites, il se distingua par l'étonnante capacité de son entendement et de sa mémoire, ce trésor de l'orateur. Ses noms et prénoms prêtaient aux jeux scolaires. Bos suetus aratro, disait-on de lui : car il était des plus assidus : Bénigne convenait aussi à sa douceur. Il allait d'ailleurs d'instinct vers les intelligences souveraines, vers les plus divins des poètes. Homère et Virgile, qu'il sut bientôt par cœur, furent dès l'abord ses maîtres préférés, jusqu'à l'heure décisive où, pour la première fois, il ouvrit la Bible, dans
SON EDUCATION : PRECOCITE DE SON GENIE. 2t3
laquelle, par une illumination soudaine, lui apparut son génie. 11 la lut par hasard, dans le cabinet de son père : mais ce livre lui fit une impression aussi profonde que l'œuvre d'Eùclide sur Pascal, de Descartes sur Malebranche : « Le fleuve naissant, dit Sainte-Beuve, avait reconnu son réservoir natal. » Il ne cessera plus d'en découler. Désormais, « dans les écoles et dans les temples, à la ville, à la cour, en ses voyages et au sein de la retraite, l'Ecriture sera sa joie, sa consolation, son espérance, son étude, la source sublime et cachée de son éloquence * > : car il aura de Moïse le verbe impérieux, mais attendri par la charité chrétienne; il aura de David la poétique ivresse, le pathétique ardent et sublime. De cette perpétuelle et vivifiante lecture ne disait-il pas : Certe in his consenescere, in his immori summa votorum est? (Y vieillir, y mourir, oui, voUà mon vœu le plus cher).
Les siens le promirent de bonne heure à l'Eglise. Tonsuré à huit ans, il en avait treize quand il fut nommé à un canonicat de la cathédrale de Metz. En 1642 il arrivait à Paris, le jour même, s'il faut en croire la tradition, où Richelieu mourant, mais encore tout-puissant et soucieux de ses vengeances, revint du Midi, porté dans une litière couverte de pourpre, et fit son entrée avec une pompe toute royale, bien que voisine de ses obsèques. La vision de l'oraison funèbre dut alors traverser l'imagination du jeune lévite qui allait être bientôt le prodige du collège de Navarre, où il fit sa philosophie.
Son génie précoce. — Des exploits ne tardèrent pas en effet à signaler en lui un des princes de la jeunesse et comme l'ange de l'Ecole. « Or, selon la remarque de M. Patin, par un singulier contraste de grandeur et de frivolité, ce fut dans un salon que s'annonça cette voix qui devait plus tard troubler les joies du monde par de solennels et terribles avertissements. » Présenté par Arnauld à. l'Hôtel de Rambouillet en 1643, à seize ans, il y improvisa un sermon, vers onze heures du soir, ce qui provoqua ce mot de Voiture : « Je n'ai jamais vu prêcher ni si tut ni si tard ». Applaudi par de beaux esprits, il fut aussi
1. M. Patin : Eloge couronné par l'Académie française. — Voir là-dessus Bossuet et la Bible, par l'abbé de la Broize, Paris, Retaux-Bray, 1890.
admiré par le grand Condé, dans une soutenance dont le bruit alla jusqu'à la reine régente, Anne d'Autriche — dont il fera Toraison funèbre, la seule que nous ayons perdue d'ailleurs. Cette thèse portait cette épigraphe : Timete Beum, honorificate Regem (Craignez Dieu, honorez le Roi). N'est-ce pas encore une sorte de présage? Elle était dédiée au prince, protecteur de sa famille ; et l'on conte que le héro,s de Rocroy, voyant le répondant assailli de toutes parts, et faisant face à tous, fut tenté de courir à son aide, et d'entrer dans la mêlée.
Mais son sens chrétien ne se laissa point séduire par ces avances de la faveur mondaine. Au lieu de se produire avec impatience, et de pousser sa fortune en prêchotant dans les salons, il s'empressa — docile aux conseils d'un de ses auditeurs de l'Hôtel, l'évêque Cospéan — d'échapper aux périls de l'amourpropre. A un de ces postes en vue qui pouvait tenter une légitime ambition il préféra donc l'obscurité d'une retraite où il voulait s'aguerrir par la méditation, la prière, les travaux apostoliques, et se préparer ainsi aux devoirs de son ministère.
Le prêtre. Retraite à Metz (1653-1 6S3). — Ce fut le 18 mars 1632, après s'être initié à la science de l'Evangile sous la discipline de Vincent de Paul — dont il suivit avec admiration, à Saint-Lazare, les conférences sur l'art de prêcher — , qu'il s'approcha du sanctuaire, pour y recevoir, avec l'onction du prêtre, la mission du docteur. Là, devant un autel placé sous l'invocation des martyrs, il s'engagea par ce serment : « 0 vérité suprême, conçue dans le sein paternel de Dieu, nous nous enchaînons à votre cause, nous lui consacrons toutes nos forces, tout notre être, le souffle qui nous anime ». Dans cette promesse est contenue sa vie tout entière ; elle n'en sera désormais que le fidèle témoignage.
Fuyant donc la renommée, il imita ces saints personnages de la primitive Éghse, qui se dérobaient aux honneurs ecclésiastiques comme à un dangereux écueil. Songeant du moins à fortifier pour la lutte sa vocation militante, il ensevelit, à distance de la cour, en de modestes fonctions, un génie qui, durant sept années, devait oublier le siècle et se faire oublier de lui. Archidiacre de Metz (de 1652 à 1639), il porta les armes de son zèle dans une province reculée où les progrès de la réforme