LE PRECEPTEUR DU DAUPHIN
de sa voix; elle en est comme réduite à tonner dans le vide. Le trépas de la reine Anne d'Autriche (1667) lui ouvrit bientôt le vaste champ de l'histoire, et il dut s'y sentir à l'aise; mais l'œuvre n'est pas parvenue jusqu'à nous. La rencontre grandiose qui convenait à la majesté de son génie lui fut offerte enfin en 1669 par la mort de la reine d'Angleterre, et, quelques temps après, par celle de la duchesse d'Orléans (1670). « A l'aigle, dit superbement Sainte-Beuve, il fallait en effet la vaste profondeur des cieux et en bas les abimes, les orages de l'océan », c'est-à-dire les révolutions des empires, la chute et la restauration d'un trône, toutes les fortunes diverses assemblées en une seule existence, et pesant sur une même tête; ou bien encore un de ces coups de foudre qui terrassent les vanités de la terre, et par lesquels triomphe aux yeux le néant de toute grandeur.
Le ppéceptenp du Danphin (IG^O-ieSl). — Quand il parut dans ces solennités glorieuses, il était déjà évéque de Condom (1669),. mais sans être assujetti à la résidence; et ce titre ne lui fut qu'un acheminement aux fonctions de précepteur du Dauphin (1670). A ce propos faisons remarquer, avec M. Brunetière, que Bossuet avait passé la quarantaine quand Louis XIV le nomma au petit et lointain évêché de Condom, et qu'il fut toujours écarté du maniement des grandes affaires, soit dit pour ceux qui seraient tentés d'exagérer son rôle. Il est vrai que dans une monarchie, l'éducation du prince est une sorte de ministère ; et Bossuet, qui ne se chargea de cette responsabilité qu'avec effroi, vit encore un devoir là où d'autres n'eussent vu qu'un honneur. Ajoutons que son dévoûment n'eut pas sa récompense. Car l'élève d'un tel maître, étant de ceux qui écoutent sans entendre et regardent sans voir, ne profita guère des chefs-d'œuvre qui passèrent par-dessus sa tète, peut-être aussi, après tout, parce qu'ils étaient trop audessus de sa portée. Le véritable Dauphin a été la France qui adopta parmi ses classiques, nous ne disons pas la Politique tirée de VÉcriture Sainte (car elle fut trop théocratiqu'e même pour la cour de Versailles), mais le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mêrae, où se concilient l'Évangile et Platon, saint Thomas d'Aquin et Descartes ; mais le Discours sur fhistoire
universelle, cette nouvelle oraison funèbre, où tous les empires viennent tour à tour témoigner de leur faiblesse, et avouer que Dieu seul est grand : car cet ouvrage est encore une déduction de la doctrine qui est le centre de sa croyance, à savoir le gouvernement de la Providence. « Bossuet, dit chaleureusement Saint-Marc Girardin, y pousse les uns sur les autres tous les siècles et tous les peuples. En vain ils veulent faire halte, marche, marche! dit-il à lEgypte, et le trône des pharaons, et ce sacerdoce imposant, et ce peuple grave passe, et disparait bientôt. Marche, marche! dit-il à la Grèce, et ces républiques turbulentes, cette nation de poètes et d'orateurs va se perdre dans le gouffre.... Rome elle-même, cette nation invincible qui sert d'instrument aux desseins de Dieu, sera à son tour effacée de la terre, qu'elle n'aura conquise que pour Jésus-Christ; son aigle, qui croyait voler au gré de la politique du sénat, est forcée de reconnaître qu'elle a suivi le doigt de Dieu plutôt que l'ambition des Sylla et des Pompée : ainsi Dieu est partout, il renouvelle à son gré la figure du monde ; et, à la voix de Bossuet, l'antiquité semble se réveiller du tombeau, pour s'entendre révéler ce Dieu inconnu qui présidait à ses destinées, et qui est le seul qu'elle n'ait point adoré. »
L'éducation du Dauphin une fois terminée (1681), Bossuet qui appartenait à l'Académie depuis 1671, fut intronisé dans le siège de Meaux, où l'apôtre prodigua le pain quotidien de sa parole, avec une libéralité touchante, qui ne crut pas déchoir en faisant même le catéchisme à des enfants. Cependant le clergé de France saluait en lui par avance un Père de l'Église; simple évêque, il exerçait par son incorruptible orthodoxie une sorte de dictature unanimement acceptée. Réprimant par sa fermeté les prétentions outrées ou les manœuvres turbulentes, conciliant par sa modération tous les droits légitimes, n'est-ce pas lui qui, dans l'assemblée de 1682, rédigea les quatre articles de la déclaration gallicane, et marqua si sûrement les rapports du sacerdoce et de l'État, deux puissances qui ne doivent ni se confondre, ni se combattre, ni s'opprimer!
Les adîeax à la chaire. Le théologien. — 11 remontait aussi dans la chaire pour y célébrer Marie-Thérèse (1683), la princesse Palatine (1685), Michel Le Tellier (1686) et le prince
LE THEOLOGIEN. 249
de Condé (1687) ; ce qui n'empêcha pas sa verte vieillesse d'édifier les religieuses de son diocèse par les Miklitations sur l'Évangile et les Élévations sur les mystères. Gardien de l'immuable unité, il écrivait en même temps sa très docte Histoire des variations (1688), où, sous le théologien dont la passion est tempérée par les ménagements de la charité, on aime l'histoire scrupuleuse, le peintre aussi impartial que possible, qui réserve ses véhémentes sévérités pour les doctrines, mais justifie ces paroles adressées à un adversaire : « Je sais honorer en vous, outre la nature qui nous est commune, le baptême de Jésus- Christ que vos erreurs n'ont point effacé ». Par la simplicité de l'exposition, l'enchaînement lumineux des faits, l'entrain et l'éclat du style, il échauffe une matière en apparence aride. Cette poussière des systèmes usés par la dispute, il l'anime si bien, que leurs abstractions deviennent pour nous comme les personnages d'un drame, où se meuvent et revivent les passions de l'homme, ses vices, ses vertus, ses talents et son génie, représentés par l'impétuosité belliqueuse et bouffonne de Luther, la douceur tendre et résignée de Mélanchthon, la tristesse flegmatique et sombre de Calvin. Dans le fond de la scène s'entrevoient aussi les peuples et les rois emportés dans la carrière sanglante des persécutions, des révoltes et des guerres civiles. Tandis que son imagination évoque' ces fières peintures, les polémistes les plus savants ou les plus subtils, les Burnet, les Basnage, les Jurieu, sont pressés par sa dialectique comme dans un défilé sans issue. Un tel docteur méritait bien d'être choisi pour un essai de réconciliation, le jour où Leibniz conçut le généreux dessein d'opérer un accord désirable entre des croyances trop longtemps ennemies. Si cette tentative ne réussit pas, si dans ce débat la supériorité du savoir demeure indécise, du moins peut-on s'autoriser de la grave autorité de M. Patin, pour conclure que « l'avantage de la franchise semble appartenir à Bossuet qui se montra toujours aussi inflexible sur le dogme que facile sur la discipline »;
Mais, dans la querelle du quiétisme, il allait subir les gênes d'une situation fausse : car il avait en face de lui une doctrine neuve et mystérieuse, un antagoniste insaisissable, qui eut
l'art de mettre une apparente clarté, et le charme de ses vertus comme de ses talents, dans les plus aventureux raffinements de ses mystiques ambitions. Plaignons donc les disgrâces de Fénelon; respectons sa candeur relative, sa constance et l'humilité glorieuse de son obéissance; mais ne reprochons pas à Bossuet d'avoir fait ce qu'il crut son devoir, en combattant un péril dissimulé par tant de séductions qui protègent encore aujourd'hui le vaincu.
L'iionime et l'évêque. — Jusque parmi ces orages il conserva cette sérénité que son grand esprit trouvait dans sa hauteur : car, s'il est quelque chose de supérieur encore à son génie, c'est son caractère, si éminemment sacerdotal, où la simplicité, la droiture, le bon sens et la mesure s'allièrent toujours aux ardeurs les plus vives des questions alors les plus brûlantes. Ses actes et ses discours se confondent; les uns ajoutent aux autres la force des exemples. Jamais il n'eut souci de l'éloge, ni de l'opinion. Éclairer, diriger les âmes, fut toute sa vie, et c'est de lui que l'on peut répéter ce que Fénelon disait de l'orateur idéal : « Il ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu ». Dans celte éloquence si substantielle rayonne donc la beauté morale. L'homme vaut l'écrivain, et tous deux peuvent être, comme tout ce qui est voisin de la perfection, une matière inépuisable de contemplation féconde.
Aussi une brève notice ne peut-elle qu'effleurer un sujet si riche. Terminons en rappelant qu'en 1695 Bossuet fut élu conservateur des privilèges de V Université dans une assemblée générale réunie sous la présidence de Rollin, alors recteur; et qu'en 1697, Louis XIV le nommait son conseiller d'État, seule dignité que ce grand homme ait paru désirer, et la dernière que lui conféra le souverain. Atteint de la pierre en 1701, il rendit son âme à Dieu le 12 avril 1704. Il avait demandé, dans son testament, à être enterré aux pieds de ses prédécesseurs, dans l'église de Meaux. Ce vœu fut accompli. Le 14 novembre 1834, on a retrouvé sa tombe, et ouvert son cercueil. Après un siècle et demi, on put reconnaître ses traits. Plus inaltérable encore aux injures du temps et aux révolutions du goût, sa gloire suscitera sans cesse des panégyristes convaincus, et
LA PREDICATION AVANT BOSSUET. 2d1
sera toujours une des religions de la France. Elle ne se discute plus ; on s'honore soi-même en lui apportant un nouveau tribut.
SERMONS DE BOSSUET I. — Faits historiques.
Les auditeurs font les orateurs. Réforme de la prédication au XVIle siècle. Influence de Bossuet. — « Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes, disait Bossuet; c'est aux auditeurs à les faire tels qu'ils doivent être. 11 faut d'abord qu'ils s'adressent à des oreilles dociles. » A ce titre, le xvii<^ siècle ne pouvait manquer d'être un âge d'élection pour l'éloquence sacrée. Celle-ci en effet, suscitée par cet esprit chrétien dont le réveil se manifeste souvent au lendemain des malheurs publics, fortifiée par la réforme des mœurs et des études ecclésiastiques, assurée de son empire parles sentiments du Prince et la croyance des peuples, servie par la maturité d'une langue qui pouvait enfin suffire à tous les besoins de la pensée, eut seule, sous la monarchie la plus absolue, le privilège d'une liberté que Louis XIV respecta comme le droit ou plutôt comme le devoir de l'ÉgUse. La Prédication était d'ailleurs alors la seule carrière où pût se déployer cette faculté oratoire qui est propre à notre race. Aussi est-ce de ce côté que se tournèrent des intelligences qui, dans un autre milieu, eussent illustré la tribune ou le barreau, l'Eglise permit l'accès des honneurs à des talents de naissance obscure. Il y avait là de quoi stimuler les ambitions et les courages, et la prédication au xvii'^ siècle fut vraiment une de ces institutions souveraines qui agissent sur les consciences et gouvernent les âmes.
Même avant l'avènement des grands initiateurs, plus d'une chaire avait déjà substitué, par des exceptions heureuses, à une ingrate scolastique la science féconde des Ecritures, aux licences d'une fantaisie triviale ou à la pompe d'un luxe fas-
tueux la modestie et l'efficacité du discours pastoral. Parmi ces précurseurs il faut citer : Du Perron; — saint François, de Sales, en dépit de quelques pensées alambiquées ; — le Père Bourgoing, supérieur de l'Oratoire, qui eut l'enviable fortune d'être loué par Bossuet; — le Père Le Jeune, qui prêcha de 1625 à 1660, et transporta dans la chaire les habitudes familières du catéchisme; — le Père Sénault, qui « fut à l'égard de Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille » {Voltaire); — Claude de LingendeSj'né en 1580, homme de sens et de cœur dont la raison fut éloquente; — saint Vincent de Paul surtout, dont nous avons vu que Bossuet fut quelque temps le disciple, à Saint-Lazare; — Cospéan, l'évêque d'Aire, qui fut un des réformateurs de la chaire, et, comme nous l'avons vu, un des premiers conseillers de Bossuet, bien qu'il amalgamât, dans l'Oraison funèbre d'Henri IV, des citations de Salomon, Ronsard, Platon, Pythagore, Salluste et Plutarque : mais quels modèles et quels émules il avait, pour l'excuser! (En 1602, le plus considérable représentant de la chaire sous Henri IV, Pierre de Besse, prêchant sur la Passion, n'appelait-il pas les sacrements aqueducs de la grâce, les mauvaises pensées allumettes des vices, Jésus-Christ le procureur d'Abraham, la sainte Vierge VInfante de la Trinité, Lucifer le Concierge des Démons"? Et en 1616, le P. Vallaldier, dans son sermon sur la Mort, n'apostrophait-il pas ainsi les riches : « Vous êtes gras de chair, gras de lard, gras de plaisir : tant mieux pour le diable ! Bon pour la marmite du diable ! » Des compagnies célèbres furent aussi de vaillants foyers d'apostolat, et contribuèrent à la rénovation des mœurs ou des études ecclésiastiques. Signalons surtout VOratoire et Port-Royal (voir l'ouvrage de M. Jacquinet sur les Prédicateurs du XVII^ siècle avant Bossuet).
Mais cette révolution, commencée par l'instinct du bon sens, le génie seul devait l'accomplir définitivement. Lorsque l'élite de la Cour et de la Ville eut admiré un théologien profond, un moraliste clairvoyant, un dialecticien pathétique, un orateur majestueux et simple, familier sans bassesse, hardi sans témérité, riche de tous les accents qui expriment sous une forme incomparable les tendresses ou les sévérités du christianisme, une lumière soudaine éclaira tous les yeux ; on s'étonna
INVENTAIRE ET HISTOIRE DE SES SERMONS. 2;i3
d'avoir si longtemps souffert la réputation usurpée de déclamateurs insipides ; et l'indilTérence ou le mépris de tous fit justice d'un art théâtral ou frivole qui déshonorait le ministère évangélique.
Dans cette éducation du goût public, la meilleure part d'inlluence revient donc à Bossuet : car il justifia vraiment le mot de Voiture disant : « Nul n'a prêché ni si tôt, ni si tard ». Nous entendons par là que sa prédication dura plus d'un demi-siècle, depuis le collège de Navarre, où il se signalait par la précocité de sa parole, jusqu'à sa verte vieillesse qui fut encore un apostolat. Si, de 1670 à 1682, il ne reparut dans la chaire qu'en de rares occasions, c'est que les devoirs de son préceptorat ne lui en laissaient plus le loisir; mais, le lendemain même du jour où il prit possession du siège épiscopal de Meaux, sa voix retentit de nouveau devant les fidèles, et ne cessa plus de répandre la doctrine non seulement dans la cathédrale de son diocèse et dans les synodes annuels du clergé, mais jusque dans les plus humbles couvents de religieuses ou dans de pauvres églises de campagne.
Inventaire des serinons. Désintéressement de Bossuet. Méprise de ses contemporains. — • Ce zèle infatigable nous est attesté par des reliques dont l'ensemble comprend cent quarante-sept sermons, treize discours de vêture, vingt-trois panégyriques et dix oraisons funèbres ' ; voilà les épaves d'un naufrage où ont péri plus de cent autres pièces oratoires dont nous ne connaissons que les sujets ou les titres. Si l'œuvre n'a pas sombré tout entière, on s'en étonne, quand on sait quelles vicissitudes subirent les manuscrits du grand évêque, avant d'être enfin sauvés de l'oubli, soixante-huit ans après sa mort.
D'abord, est-il besoin de dire que Bossuet ne songea point à les faire paraître? Non, le souci de la gloire humaine n'entra jamais dans son cœur. Si tous ses écrits sont des actes, à plus forte raison les bienfaits de sa parole furent-ils le premier devoir de ce sacerdoce militant auquel il se dévoua sans penser à lui-même. De son vivant, il ne publia personnellement que
1. Voir l'introduction et les notices qui précèdent chaque discours dans les Sermons choisis, par M. Rébelliau, publiés avec introduction et commentaires. Paris, Hachette, 1882, in-16.
six oraisons funèbres, et cela pour satisfaire à des amitiés illustres, ou à des prières qui valaient des ordres. C'est ainsi que les vœux instants de Madame, duchesse d'Orléans, le décidèrent seuls à faire imprimer, en 1669, VOraison funèbre d'Henriette de France. Quant à l'unique sermon dont il surveilla l'impression, celui qui traite de VUnité de VÉglise (1682), il obéit à des convenances officielles, en faisant connaître à toute la France cette déclaration religieuse et politique, où l'interprète des libertés gallicanes essayait, non sans quelque gène, de concilier les droits de deux puissances également ombrageuses. Si l'on ajoute à ces textes le discours prononcé pour la Profession de Mme de la Valliére, et VOraison funèbre de Nicolas Cornet, qui virent le jour l'un en 1691, l'autre en 1698, mais sans l'aveu du Maitre (car il ne voulut pas s'y reconnaître, au témoignage de son secrétaire l'abbé Ledieu), l'éloquence de Bossuet n'était représentée que par neuf monuments, lorsqu'il mourut en 1704, après quatre-vingts années d'existence digne d'un Père de l'Église. Outre qu'il fut désintéressé de tout amour-propre, on s'explique pourquoi, dans une carrière si pleine, il ne voulut point recueillir les saillies éparses d'une improvisation qui se prodiguait au jour le jour, sans viser au lointain avenir. Ce fond de doctrine devint pour lui comme un réservoir où le controversiste, le théologien, le philosophe et le moraliste puisèrent incessamment pour suffire aux obligations pressantes d'une activité religieuse qui se déployait sans relâche dans les directions les plus diverses. Ce fut ainsi que bien des idées générales passèrent de la chaire, où elles s'étaient essayées, dans des ouvrages où elles revêtirent une forme définitive, par exemple dans le Traité de la concupiscence, la Politique tirée de l'Écriture sainte, les Élévations sur les Mystères, et les Méditations sur l'Évangile. Dans VOraison funèbre d'Henriette d'Angleterre se retrouve une partie du sermon sur la Mort; dans celle d'Anne de Gonzague se sont glissés des fragments du sermon sur la Vérité de la religion. Il reprenait son bien, pour le mieux placer. Quoi qu'il en soit de ces nécessités ou de ces scrupules, l'orateur n'assura pas même la renommée de ses sermons par des dispositions posthumes.
D'ailleurs il faut bien avouer que la réputation du docteur
HISTOIRE DE SES SERMONS. 2o5
avait fait tort à celle du prédicateur. Ces méprises des contemporains sont fréquentes en face des intelligences qui les déconcertent par leur supériorité même. Vue de trop près, la variété des aptitudes de ces natures d'élite échappe par quelque endroit à des yeux trop débiles ou trop prévenus pour l'embrasser d'un seul regard. Il est plus commode de leur imposer une formule étroite qui accorde un talent à l'exclusion d'un autre, et fait payer l'admiration par une injustice. La Cour et la Ville eurent alors ce travers; et plusieurs qui se croyaient des arbitres ne mirent point ces merveilles de l'éloquence chrétienne à leur vraie place, c'est-à-dire au-dessus de toute comparaison. Voilà du moins ce que semble prouver maint témoignage. En 1675, Bayle, jugeant le sermon pour la Profession de Mme de la Vallière, n'écrit-il pas à son père : « J'ai ouï dire que M. de Condom n'a guère réussi, et qu'il ne fît que rebattre les pensées dont s'était servi M. l'évéque d'Aire, le jour de la prise d'habit »? En 1687, Mme de Sévigné ne préféraitelle pas l'oraison funèbre du prince de Condé, par Bourdaloue, à celle de Bossuet? La Bruyère lui-même, son ami et admirateur, célébrant dans Bossuet un Père de l'Eglise, rappelle qu' «t il a fuit parler longtemps une envieuse critique, et qu'il Va fait taire ». En pleine Académie, l'abbé Clérembault osa même affirmer que l'évéque de Meaux « avait laissé obtenir à ses rivaux le premier rang dans l'éloquence ». Voltaire ne redressa point cette erreur de l'opinion; et l'on ce fut pas surpris de lire, dans le Siècle de Louis XIV, qu' « au jour où parut Bourdaloue, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur de son temps ».
Les héritiers des sermons. — Du reste, il fut le premier à négliger la fortune de ses précieux manuscrits, et l'abbé Ledieu lui-même, son secrétaire, son confident le plus intime, ignorait leur existence, lorsqu'après la mort de l'illustre prélat ils tombèrent dans les mains de son neveu, l'abbé Bossuet, devenu plus tard évêque de Troyes, en 1710. L'abbé Ledieu dit en ses mémoires : « La plupart des sermons qu'il a laissés ne sont qu'une ou deux feuilles volantes, où est un texte en tête, un raisonnement, une division : c'était confondre les derniers sermons avec les premiers. L'abbé Bossuet du moins y regard ;*
de plus près; il se fit même donner, en 1708. un privilège royal qui l'autorisait à imprimer les œuvres posthumes « du a feu sieur évêque de Meaux. » Mais il se contenta de publier la Politique, les Élévatio7is et les Méditations. Quant aux sermons, il en transcrivit quelques-uns, mais pour s'en faire honneur en les débitant comme siens du haut de la chaire, notamment un sermon sur la Toussaint : ce qui dut aider à sa promotion épiscopale. Il est vrai qu'une fois intronisé, il prêta quelques originaux à des prêtres de son diocèse, qui les copièrent pour l'édification du troupeau, mais oublièrent de les rendre. Aussi beaucoup de textes autographes s'étaient égarés quand le premier légataire mourut à son tour, en 1743, et eut pour héritier un petit-neveu de Bossuet, M. de Chasot, premier président du parlement de Metz. C'était jouer de malheur, puisqu'il fut encore plus complaisant et plus imprudent. Mais l'excès même de cette incurie finit par se tourner en une chance de salut : car il y eut des indiscrétions, et l'éveil fut donné plus facilement à la piété de ceux qui conservaient le culte de Bossuet.
Son premier biographe, Burigny, put écrire, en 1762 : « Le détenteur de ses papiers a beaucoup de canevas de ses sermons, et quelques-uns entiers, que l'on croit être les premiers qu'il ait prêches ». Ce fut un trait de lumière pour l'abbé Leroy, qui se mit en quête : continuateur de l'abbé Pérau dans le travail qu'exigeait une seconde édition de Bossuet (1763; la première était de 1704), il découvrit onze pièces manuscrites, qu'il vendit 2 400 livres à la Bibliothèque du Roi. C'étaient trois sermons sur la Nativité de la Vierge, deux pour V Annonciation, un sur les paroles prononcées par le Christ au pied de la Croix, deux pour la Visitation, deux pour la Purification, et deux autres fragments. L'abbé Lequeux en retrouva d'autres, sur la Compassio7i de la Vierge, Y Assomption, la Virginité, le 3our des Rameaux, et deux panégyriques, ceux de saint François de Sales et de saint Benoit. L'abbé Lequeux suivit de nouvelles pistes; et, chargé en 1763 de diriger la seconde édition des œuvres de Bossuet, il résolut d'y faire entrer enfin quelques sermons. Il en avait déjà réuni dix-sept, lorsque sa mort subite laissa la responsabilité de l'entreprise à des Bénédictins dirigés par dom Déforis. Ces derniers appartenaient au monastère des