LA PREMIÈRE ÉDITION DES SERMONS : DOM DÉFORIS
Blancs-Manteaux : c'étaient dom Coniac, dom Tassin, dom Clément et dom Clémencet.
Dom Déforîs. État des niann^^crits. mérites da premier éditeur. Son erreur. Ingratitude de l'opinion. — C'était un oflice aussi laborieux que délicat; il fallait d'abord retrouver ces manuscrits que tant de hasards périlleux avaient dispersés à tous les vents. Or il y réussit au delà de toute espérance. On ne saurait donc louer trop cordialement le zèle de l'habile explorateur auquel nous devons cette sorte de résurrection : car ce fut lui seul qui tira de la poussière toutes les reliques perdues soit dans des archives de famille, soit dans les diocèses de Troyes, de Metz et de Meaux. Pendant vingt-quatre ans, il n'eut pas un instant de défaillance, et l'adresse de sa diplomatie triompha de tous les obstacles.
Pour apprécier le service rendu, il nous suffira de dire que les cinq volumes publiés par ses soins contiennent près de deux cents sermons, et que, depuis un siècle environ, ce recueil ne s'est pas grossi d'un seul discours complet'.
Il n'était pas moins difficile de débrouiller le péle-méle de ces feuilles volantes, de reconstituer un ensemble et une suite avec ces débris confus et disparates, de lire l'indéchiffrable, de ne point s'égarer à travers les abréviations, les i-atures et les surcharges, dans ces notes où se croisent souvent deux ou trois rédactions successives, improvisées par une plume qui courait à bride abattue. Durant sa première jeunesse, Bossuet écrivait sur un papier de grand format, avec une fougue juvénile, sans la moindre marge. Mais, à mesure que son goût devint plus exigeant, il se servit de petites feuilles pliées en
1. Les trois premiers volumes furent publiés en 1772, le quatrième en 1778, le cinquième en 1788, chez Antoine Boudet, imprimeur du Roi. On doit aussi quelque gratitude à l'abbé Delamotte, grand vicaire du neveu de Bossuet, à. Mme de Chazot, veuve d'un petit-fils d'une sœur de Bossuet, à son gendre M. Choppin d'Arnouville, aux couvents des Ursulines et de la Visitation. — Dom Déforis, déclaré suspect après les massacres de Septembre, ne se fit point illusion sur le sort qui l'attendait. Il mourut sur léchafaud le Sfô juin 1704, avec la sérénité d'un martyr. Avant d'être incarcéré, il avait pris pour ses précieux manuscrits des précautions qu'il ne prenait pas pour sa vie. L'édition générale n'étant pas terminée, il les confia à une personne qui dut les remettre au libraire Lamy « vingt-quatre heures après sa mort ». Ce dossier fut communiqué à M. de Bausset. C'est seulement vers 1817 que ces papiers autographes Feutrèrent, non sans peine, à la Bibliothèque nationale, où ils sont encore.
ÉTUDES LlTTÉR.\UiLS. U- — 1"
deux, où il se ménagea des espaces libres qu'il cou\Tait de corrections, d'additions et de renvois. Il lui arrive même fréquemment d'insérer ses variantes sans effacer les lignes qu'elles semblent remplacer, saris même les barrer ou les souligner, comme il en a l'habitude lorsqu'il supprime. Ainsi, dans le sermon pour la Fête de tous les saints, il adresse cette apostrophe à Montaigne : « Mais, dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si éloquemment, galamment, finement, de l'homme » : or le premier adverbe seul est dans le texte : les deux autres sont en marge. Or, dans ce cas, sied-il de reproduire tout ce qu'il maintient, mais en se réservant la faculté de choisir entre des expressions qu'il jugeait provisoires? Nous ne parlons pas des recherches minutieuses qu'imposait encore le contrôle des dates ou des citations faites de mémoire, sans que les sources fussent indiquées. Bref, il y avait dans tous ces écueils de quoi effrayer les plus intrépides Bénédictins.
Or on ne saurait nier du moins la probité du savant qui voua presque la moitié de sa vie à cette enquête aussi érudite que patiente. Ses méprises mêmes font honneur à son caractère; car, le plus souvent, elles sont un témoignage de ses scrupules. Pour ne rien sacrifier, il prit le parti de coudre ensemble toutes les variantes du même sermon, ou des fragments de dates différentes, lorsqu'ils traitaient le même sujet. Rencontre-t-il deux discours qui se ressemblent, il les confond en un seul. Il soude même artiticieUement trois ou quatre exordes ou péroraisons" mobiles que Bossuet mettait en réserve, pour les approprier à des occasions nouvelles par des reprises, des raccords ou des retouches qui nous font assister aux secrets de sa pensée. Ces rapprochements forcés de lambeaux mal assortis produisent donc un amalgame où disparait quelquefois ce qui est un des pricipaux mérites de l'éloquence, la teneur logique des idées, et la justesse des proportions. Le style de Bossuet prend ainsi un faux air de prolixité qui calomnie le penseur et lécrivain. Mais ces graves inconvénients ne justifient point les critiques injurieuses de ceux qui, depuis, ont déprécié dom Déforis, tout en profitant de ses travaux, M. Lâchât, par exemple. Sachons-lui gré plutôt' d'avoir tenu bon contre le purisme d"un temps où les éditeurs traduisaient le français