‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 158 sur 337 · I. — Faits niSTORiQUES · texte numérisé non relu

I. — Faits niSTORiQUES

Relations de Bossuet et de Coudé. — Les relations de Bossuet et de son héros remontaient à l'époque même où ce dernier vint succéder à son père dans le gouvernement de la Bourgogne. Sa faveur était acquise d'avance à la famille des Bossuet qui, depuis longtemps, y jouissait d'une haute estime. Grâce à

ce patronage, un oncle du jeune Bénigne fut nommé vicomtemajeur (le Dijon. Un autre, avocat au conseil, ne cessa pas d'être l'intermédiaire officiel du prince, toutes les fois que celui-ci quittait sa province. Ce fut au retour de l'expédition de Catalogne, en novembre 1647, que, passant par Dijon, Condé se vit sollicité par Claude Bossuet d'accepter la dédicace de la première thèse où son neveu allait faire l'essai public de sa science et de son talent. Or nous savons que, dans la soirée du 24 janvier 1648, le vainqueur de Rocroy se rendit, escorté de flambeaux, avec une suite imposante, au collège de Navarre, pour y entendre le théologien adolescent qui devait y disputer sur les attributs de Dieu. Il paraît même qu'il eut la tentation de prendre part à un combat tout nouveau pour lui. « L'imagination, dit M. Patin, aime à s'arrêter sur cette première rencontre de deux hommes extraordinaires que rapprochait, malgré des fortunes et des conditions si diverses, une certaine ressemblance de génie; qu'allait unir, pendant leur vie, le sentiment d'une admiration réciproque, et, dans la postérité, le partage d'une gloire où se confondent le héros 'et l'orateur. »

Ils ne cesseront pas en effet d'être attirés l'un vers l'autre par cette espèce de curiosité ou de sympathie qui fait rechercher aux grands esprits la compagnie de leurs pairs.

Le prince, que ses infirmités avaient éloigné du commandement des armées depuis la campagne de 1673, s'était fixé définitivement à Chantilly, vers 1680, peu de temps après la mort de sa sœur la duchesse de Longueville. Cette noble retraite, embellie par son nom et le souvenir de ses victoires plus encore que par les merveilles de l'art, lui fut alors un autre Versailles, dont Mme de Sévigné put dire : « M. le prince est là dans son apothéose. Il y vaut mieux que vos héros d'Homère ! » Or Bossuet figura toujours au premier rang des privilégiés qu'il conduisait t dans ses superbes allées, au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit ». La douceur d'une telle fréquentation était précieuse et comme indispensable à une conscience chrétienne où se faisait sentir le vide des ambitions humaines, et qui s'ouvrait enfin à ces sentiments religieux dont la sérénité consola sa vieillesse. Les liens qui unirent ces deux âmes supérieures devinrent donc de plus en plus intimes; et chez Bossuet

cet attachement fut assez profond pour survivre à celui qui en était l'objet. L'ancien précepteur du Dauphin ne s'imposa-t-il pas Torfice volontaire de surveiller avec une tendre sollicitude réducalion du pelit-fils de Condé? Un an avant sa mort, il assistait encore aux leçons de ses maîtres.

Aussi n'eut-il qu'à écouter son cœur, lorsqu'il fut choisi par Louis XIV pour satisfaire par un éloge solennel « à la reconnaissance publique et au.\ ordres du plus grand des rois ». Ce devoir suprême lui était réservé par une sorte de prédestination : car en 1660, prêchant devant Condé qui venait de rentrer en France, Bossuel lui souhaitait « une gloire plus solide que celle que les hommes admirent, une grandeur plus assurée que celle qui dépend de la fortune, une immortalité mieux établie que celle que promet l'histoire, et des espérances plus durables que celles dont tous les homme? flattent les héros ». Or, vingt-six ans plus tard, l'oraison funèbre qu'il prononça, le 10 mars 1687, dans l'église de Notre-Dame, ne fut que la confirmation et l'accomplissement de cette prière prophétique.

Portrait du iirince par La Brnjère — Avant d'entendre Bossuet, écoutons l'hommage que La Bruyère rendit à la mémoire de son protecteur, dans le chapitre du Mérite personnel : « Emile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu, dans ses premières années, qu'à remplir des talents naturels et à se livrer à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir; ou plutôt il a su ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont été plusieurs victoires? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu'il avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui depuis se sont offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas, sa vertu et son étoile les ont fait naître : admirable même, et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles, comme une âme de premier ordre, pleine de ressources et de lumières, qui voyait encore où personne ne voyait plus; comme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un présage de victoire, et qui valait

seul plusieurs légions ; qui était grand dans la prospérité, plus grand, quand la fortune lui a été contraire : la levée d'un siège, une retraite l'ont plus ennobli que ses triomphes ; l'on ne met qu'après, les batailles gagnées et les villes prises ; qui était rempli de gloire et de modestie; on lui -a entendu dire : « Je fuyais » avec la même grâce qu'il disait : i Nous les battîmes » ; un homme dévoué à l'État, à sa famille, au chef de sa famille, sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du méiùte que s'il lui eût été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus ».

Le revers de la médaille. — Cette médaille a son revers, et on l'entrevoit déjà dans le portrait de lui que nous fait le cardinal de Retz : « M. le prince est né capitaine, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui, à César et à Spinola. 11 a égalé le premier, il a passé le second. L'intrépidité est un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur. La fortune, en le donnant à un siècle de guerre, a laissé au second toute son étendue. La naissance, ou plutôt l'éducation, dans une maison attachée et soumise à son cabinet, a donné des bornes trop étroites au premier. L'on ne lui a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et générales maximes qui sont celles qui font et forment l'esprit de suite. 11 n'a pas eu le temps de les prendre par lui-même, parce qu'il a été prévenu, dès sa jeunesse, par la chute imprévue des grandes affaires, et par l'habitude au bonheur. Ce défaut a fait qu'avec l'âme du monde la moins méchante il a commis des injustices; qu'avec le cœur d'Alexandre, il n'a pas été exempt non plus que lui de faiblesse; qu'avec un esprit merveilleux il est tombé dans des imprudences; qu'ayant toutes les qualités de François de Guise il i^'a pas servi l'Etat en de certaines occasions aussi bien qu'il le devait, et qu'ayant toutes celles de Henri du même nom, il n'a pas poussé la faction où il le pouvait. Il n'a pu remplir son mérite : c'est un défaut, mais il est rare, mais il est beau. »

Non, la postérité ne doit pas oubUer le rôle joué, durant Ja Fronde, par le prince français qui se révolta contre son pays et sorn roi, s'obstina pendant huit années dans la trahison, et ne rendit les armes. qu'au jour où' l'impuissance de ses alliés le

réduisit à solliciter sa grâce. Aussi incommode à ses amis qu'à ses ennemis, Condé finit par baisser la tête devant un maître, mais non sans avoir voulu disputer à l'Espagne le prix de ses services, et à la France le gage de sa réconciliation. C'est ce que prouve la note qu'il remit à Madrid durant les préliminaires de la paix des Pyrénées. Il y emploie tour à tour l'audace et la dissimulation ; il entend qu'on lui rende tous ses biens, honneurs et gouvernements. Il lui faHt une position de souverain indépendant, la Franche-Comté, par exemple, « qui pourra servir de 7'etraite à tous les mécontents de France ». Au besoin, il acceptera Cambrai, pourvu qu'on y joigne le Cambrésis et le Catelet; mais à condition qu'on assure à son fils un gouvernement en France, et la charge de grand-maitre. Il n'oublie pas même le million d'écus promis par l'Espagne : il exige qu'il lui soit payé argent comptant!

En revanche, il fut aussi humble ppur obtenir l'oubli de sa faute qu'il avait été insolent contre la faiblesse de ses adversaires. Mais insister sur ces misères de grand seigneur, serait irrévérence envers le génie de Bossuet, et ingratitude envers le vainqueur de Rocroy. Soj'^ons donc aussi cléments que Louis XIV disant au coupable, qui s'agenouillait devant lui pour implorer son pardon : « Mon cousin, après les grands services que vous avez autrefois rendus à ma couronne, je n'ai garde de me ressouvenir d'un mal qui n'a apporté de dommage qu'à vous-même ». Après tout, on se plait à penser que ces nobles esprits, que ces cœurs impatients et égarés n'étaient pas à l'origine aussi livrés à leur sens personnel et pervers qu'ils le parurent depuis, quand les passions et les cupidités de chacun furent déchaînées. Un des plus grands malheurs des guerres civiles est de corrompre ou du moins d'égarer bientôt les plus généreux *.

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