‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 159 sur 337 · II. — Esquisse littéraire · texte numérisé non relu

II. — Esquisse littéraire

Exorde et propusition. — Le texte du discours, net et parlant, comme toujours chez Bossuet, est ce verset : Dominus tecum, virorum fortissime. Vade in hâc fortHudine tuâ, ego ero

1. Là-dossus, on consultera d'uno part YHistoire du règne de Louis A'/l'par M. Gaillardin, et de l'autre, et surtout, l'Histoire de la maison de Condé, par Mgr le duc d'Aumale. Paris, Calmann Lévy.

tecum (Le Seigneur est avec toi, ô le plus brave des hommes. Marche dans ta bravoure : je serai avec toi).

Dans un exorde inspiré par une douleur si sincère et le sentiment d'une responsabilité périlleuse, l'orateur semble craindre que « sa louange ne languisse auprès d'un si grand rom ». Or cette défiance n'est point ici une précaution oratoire, mais l'aveu d'un génie qui a conscience d'être écouté non seulement de la France et de l'Europe, mais de }a postérité tout entière.

De ce début simple, naturel et grandiose, il s'élève sans effort à l'idée supérieure qui va dominer un sujet déjà si vaste par lui-même. « Pousser à bout la gloire humaine » par un exemple mémorable, telle est la pensée de ce discours dont la. proposition et la division se confondent en cette période : « Montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce qui fait les héros, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour I'esprit, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe; enfin, que la piété est le tout de Thomme. »

Première partie. Le cœur de Contlé : valeur. luagnanimité. bonté naturelle. — L'attention de l'auditoire est appelée d'abord sur les qualités du cœur, le courage, la générosité, l'humanité, qui feront paraître non seulement le héros dans l'éclat de ses exploits, mais l'homme dans le repentir de ses fautes et la paisible majesté de sa retraite.

Animée par le souffle lyrique des prophètes, l'imagination de Bossuet emprunte à la Bible les mouvements et les vives figures sous lesquelles le prince de Condé nous est représenté comme un de ces élus que « le Dieu des armées veut faire servir à ses desseins ». Tout en ménageant l'amour-propre d'un souverain ombrageux, qui veut entrer en partage de toutes les louanges, il salue dans le vainqueur de Rocroy un génie que la Providence destinait à sauver la France, durant la minorité d'un roi de quatre ans. « Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel : tout cédera à ses exploits; supérieur aux siens, comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et, seul, sous la main de Dieu, on le verra l'assuré rempart de ses Etats. » Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien, pour le défendre dans son enfance.

Alors s'ouvre la narration vraiment épique de cette première victoire qui fut le gage de tant d'autres. « En ce tableau, dont la poésie est de l'histoire — comme le prouve le parti qu'en a tiré Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV ', — la précision des détails les plus expressifs se mêle partout à la magnificence et aux élans d'un style enflammé par une sorte d'ardeur guer rière. C'est exact comme un bulletin écrit, au soir de l'action, par une main qui tremble encore de la fatigue des grands coups qu'elle a frappés; et, en même temps, c'est une page homérique, mais dont l'accent est tempéré par la clémence d'un christianisme chevaleresque. Des épisodes dramatiques ou touchants gravitent pour ainsi dire autour du héros qu'on voit presque en même temps « pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups ». A cet entrain, à cette fougue, qui n'exclut pas le sangfroid d'un art maître de ses ressources, on dirait que Bossuet fut de ceux qui, sur le champ de bataille, e fléchirent le genou », pour célébrer dans un Te Deum « Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage ».

Cet enthousiasme se soutient dans le résumé solennel qui embrasse les campagnes de Flandre et d'Allemagne. Par l'entrain martial de sa parole, Bossuet rivalise avec « la divine ardeur de cet autre Machabée » qu'il suit dans sa course triomphante, depuis Finbourg, où la nature, comme les hommes, lui oppose d'invincibles obstacles, jusqu'à la prise de Philipsbourg € qui tint si longtemps le Rhin captif sous ses lois », jusqu'à la chute de ce Mercy qui tombe enfin à Nordlingue « digne victime de sa valeur ». Un lieutenant du prince, un témoin de ses hauts faits ne le peindrait pas avec plus de compétence et sous des couleurs plus vives, soit dans ces rencontres où il sut « aussi bien céder à la fortune que la faire servir à ses desseins » — par

1. On trouvera un récit de la bataille de Rocroy qui rivalise de précision technique avec VoHaire et de couleur avec Bossuet, dans l'Histoire des princes de Condé, par Mgr le duc d'Aumale, t. IV, p. 1140 sqq. Paris, Calmann Lévy.

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exemple en levant le siège de Lérida (1647), — soit dans ces périls où, < paraissant en un moment comme l'éclair à tous les quartiers », il se multipliait, et animait tout de sa présence.

Cette profonde intelligence de la guerre, cette allégresse héroïque n'a d'égale que l'adresse et la franchise avec laquelle Bossuet aborde « ces choses dont il voudrait pouvoir se taire éternellement». Par l'indulgence de l'expression, il désarme la sévérité des reproches que lui arrache la vérité. Au lieu de « trembler, comme tant d'autres, de tirer le rideau, et de passer les éponges », suivant l'expression de Mme de Sévigné, il confesse vaillamment les torts de son héros, mais sans humilier sa fierté : car t jusqu'à cette fatale prison où il était entré le plus innocent des hommes pour en sortir le plus coupable », le prince n'avait jamais songé qu'il pût faillir. S"il « fut poussé si loin par ses malheurs », les fautes qu'il a hautement condamnées, et que € pardonna la clémence d'un grand roi », ne sont-elles pas d'ailleurs, « comme celles des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat inflni de la divine miséricorde »? Aussi, cet égarement, Bossuet le tourne à l'honneur du souverain et, nous dirions presque, de Condé luimême : car, entraîné « dans des guerres infortunées, il ne cessa pas du moins de garder son rang de prince français » ; et l'on Sait comment il apprit à l'Espagne trop dédaigneuse, en forçant le respect de l'impertinent don Juan pour Charles II détrôné, t que la mauvaise fortune ne peut ravir sa majesté à un roi déchu ».

La magnanimité de Condé briUe donc en ses disgrâces. C'est que Dieu mit d'abord la bonté dans son cœur ; et, pour le prouver, nous conduisant à Chantilly, « où le prince parut comme à la tête de ses troupes », Bossuet célèbre d'un ton aussi religieux que philosophique cette vertu i faite pour aider la grandeur à se communiquer, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre ». C'est ainsi que la première partie du discours se termine par des souvenirs intimes, dont l'émotion paisible nous repose du spectacle des batailles.

Den.vlënie partie. L'esprit de Condé. Vivacité, pénétra» tion, grandeur et snblîmité de génie. — Les qualités de l'esprit dans un génie mililai^e de premier ordre, son activité, son

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audace, ses saillies impétueuses, son sang-froid parmi les hasards, telle est la matière d'un nouveau développement varié par trois épisodes, la journée de Sénef, le combat de la porte Saint-Antoine, la victoire de Lens ; et conclu par un parallèle fameux entre Turenne et Condé.

Tous ces motifs d'analyse éloquente ou de peintures hardies concourent à faire revivre la figure d'un homme de guerre représenté au vif par un prélat, dont la mém.oire garde TineffaçablB impression des entretiens où il put recueillir les confidences, nous allions dire les commentaires d'un autre César. On sent ici tout ce que peut sur l'accent de la louange une harmonie naturelle entre des âmes faites pour s'entendre, s'aimer et s'admirer. La ; parole de l'un ne vaut-elle pas l'épée de l'autre? Oui, nés pour exceller dès le premier jour, ils eurent tous deux ce don d'inspiration native qui supplée aux lenteurs de l'expérience. Ils surent d'intuition l'art qu'ils pratiquèrent en maîtres, presque sans avoir eu besoin de l'apprendre.

Aussi queUe sympathique clairvoyance dans le portrait tout ensemble idéal et vrai dont voici l'expression définitive ! « Dans le feu, dans le choc, dans l'ébranlement, on voit naitre tout à coup je ne sais quoi de si net, de si pesé, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour ses ennemis, qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires.... Si l'on avait quelque affaire à traiter avec ce prince, on eût pu choisir un de ces moments où tout était en feu autour de lui, tant son esprit s'élevait alors, tant son âme paraissait éclairée d'en haut, en ces terribles rencontres, semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l'environne. »

Cette sublimité de génie, Bossuet en trouvait l'image en luimême : car on pourrait lui appliquer la plupart des traits par lesquels il caractérise Condé, lorsque, pour éclairer sa physionomie par un contraste, il la compare à celle de Turenne, et oppose aux profondes réflexions de l'un les illuminations soudaines de l'autre. Si ses préférences sont alors visibles, son impartialité n'en laisse pas moins notre admiration indécise entre des mérites aussi divers qu'extraordinaires. Saint-Évre-

ORAISON FUNÈBRE DE CONDÈ. S.'fO

mond, qui servit sous les ordres de ces deux capitaines, ne les a pas jugés plus sûrement, et d'une touche plus fine ou plus fière : « L'un s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie. L'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille, s'égale aux maitres les plus consommés. L'un, par la prolbndeur de son génie et .'es incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter des infidélités de la fortune. L'autre..., par une espèce d'intuition merveilleuse dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées ^ » Par une ingénieuse convenance, ce double panégyrique devient ici l'occasion d'un hommage délicatement flatteur pour l'orgueil du souverain qui, privé de tels généraux, « sut s'élever audessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens, et l'attente de l'univers ». 11 fallait bien faire encore la part du lion!

Troisième partie. La piété, qui est le tout de riiomme, consacre les vérins et la gloire du héros. — Mais cette gloire faite pour être « l'ornement du siècle présent », Dieu la donne même à ses ennemis. Elle ne serait donc d'aucun prix, si la piété ne la sauvait du néant : « Car il n'y a de vraie grandeur que dans l'abaissement devant Dieu ».

C'est ainsi qu' « après avoir porté la gloire du monde jusqu'au comble », Bossuet veut « détruire l'idole des ambitieux », et la fait « tomber anéantie devant les autels ». Il va justifier ce qu'il disait en son exorde : « Sans ce don mestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé, avec tout ce grand cœur et ce grand génie? »

Autant il y a d'ironique mélancohe dans les accents que lui inspirent les vanités de la terre, autant l'onction d'une . sensibilité toute religieuse attendrit les louanges consacrées au chrétien « qui n'attendit point l'heure dernière pour commencer à bien vivre ». Avec une simplicité presque familière, qui ne recule pas devant d'humbles détails ^, toujours relevés par le sentiment et par l'éloquence des choses, il tire un enseignement

1. Voir Saint-Évremond, par Gustave Mcrlet. 1 vol. elzévir, édition Jouaust

2. Il parle, à mots voilés (bien entcnrlu), de la fistuh de Louis XIV.

pratique de cette journée suprèrxie où son héros, e tel qu'en l'avait vu dans tous les combats, résolu, paisible », se montra prêt à soutenir le choc décisif, sans que la mort « lui parût plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présentait au milieu du feu. sous l'éclat de la victoire. Car, pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait de donner ses ordres; et, sïl défendait de pleurer, ce n'était pas comme un objet dont il fût touché, mais comme un empêchement qui le retardait. » Quelle grave et mâle réponse aux petits vers jadis célèbres de Voilure, dans son Épitre au duc d'Enghien (1645) :

Mais dites-moi, je vous supplie, La mort qui dans le champ de Mars, Parmi les cris et les alarmes.

Les faux, les glaives et les dards.

Le bruit et la fureur des armes, Vous parut avoir quelques charmes, Et vous sembla belle autrefois, A cheval et sous le harnois, N'a-l-elle pas une autre mine Lorsqu'à pas lents, elle chemine Vers un malade qui languit?

Et semhle-t-elle pas bien laide, Quand elle vient, branlante et froide.

Prendre un homme dedans son lit?

Libéralité des dons qui honorent les services dévoués, confession humble et confiante, pardon public demandé au monde, aux amis, « aux domestiques », devoirs religieux accomplis sans trouble, prières des agonisants écoutées par une âme contristée, sérénité du prince et désespoir de ce fils qui, « le visage en pleurs, et la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, semblait vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de sa tendresse », fermes adieux et bénédiction paternelle, témoignages de repentir accueillis par le deuil d'un roi, dont les larmes font voir « ce que les héros sentent les uns pour les autres », doux transports aux approches de la délivrance, opération soudaine de la grâce, » lumière qui dissipe les saintes obscurités de la foi », tel est le tableau dramatique où se transfigure le héros, et dont on pourrait dire, comme fit Mme de

Sévigné, parlant de l'oraison funèbre prononcée par Bourdaloue* : € Je gâte cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à une toile de Raphaël ».

Péroraison. — II est encore plus vrai que toute analyse se sent impuissante devant cette incomparable péroraison qui invite < les peuples, les princes et les seigneurs à venir voir le peu qui nous reste » du grand capitaine « dont l'ombre même eût pu gagner des batailles ». Mais tout en versant, lui aussi, « ses larmes avec des prières », Bossuet laisse à ceux qui le ■pleurent la consolation de 1' « immortalité bienheureuse », au sein de laquelle il le verra « plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy ». Cette espérance est l'adieu touchant du pasteur que « ses cheveux blancs » avertissent de réserver à son troupeau « les restes d'une voix qui tombe, et d'une ardeur qui s'éteint ».

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