‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 161 sur 337 · LE CHRISTIANISME BERCEAU DES CITES PAÏENNES · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME BERCEAU DES CITES PAÏENNES

ne donnent aucun démenti à la Conscience, c'est-à-dire que les révolutions des différents âges sont les étapes d'un progrès indéfini. Éclairé par ces exemples, l'homme ne se sent plus isole dans l'espace et dans le temps. 11 reconnaît cette loi de solidarité qui veut que tout legs du passé soit gros de l'avenir, que toute semence donne ses fruits, que le bien et le mal se retrouvent toujours dans les gains ou les pertes du patrimoine transmis aux générations successives ^ Si ces conclusions n'ont point encore la rigueur d'une science, elles nous invitent du moins à croire que le hasard est un mot inventé par notre ignorance, et à mettre la justice ou la vérité sous un patronage digne de tous nos respects, l'autorité du Genre humain.

Les cités païennes n'ont pu concevoir l'idée de l'Iiistoire nniTerselie. Elle a eu pour berceau le Christianisme. Saint Augustin, SaH'ien. — Cette intuition de l'Histoire universelle ne put appartenir à l'antiquité païenne. Outre que le lointain d'une perspective est nécessaire à la réflexion pour soupçonner un plan et une suite dans l'instabilité des formes passagères, la Cité grecque ou romaine fut trop égoïste et trop jalouse pour abdiquer ses mépris ou ses haines, et entrevoir sous l'hostilité des races les plus diverses la fraternité d'une origine commune. Si Hérodote, Polybe ou Tite Live franchissent les fronières de leur patrie, c'est qu'Athènes et Rome furent tour à tour des capitales pour les arts de la paix ou de la guerre : la force des choses fit donc que l'Orient ou l'Occident fut entraîné dans leur orbite ; mais ce n'est là qu'une illusion : car les auteurs de ces récits n'ont jamais imaginé qu'il pût y avoir des liens de famille ou un concert providentiel entre des vainqueurs et des vaincus.

C'est donc au Christianisme que revient l'honneur de cette doctrine clémente et généreuse. Elle convenait à une croyance qui professe l'égalité des fils d'Adam rachetés par le sang du même rédempteur. Aussi , dès le quatrième siècle, saint

1. L'hérédité joue pour l'espèce le même rôle que la mémoire pour l'individu. Elle accumule les souvenirs, les tendances, les aptitudes, et rend ainsi cliaque génération capable de nouveaux développements. (Voir le livre de M. Ribot sur V Hérédité psychologique.)

Augustin * et Salvien ^ ont-ils parfois devancé Bossuet en expliquant la chute de l'Empire romain par un décret de cette Providence qui gouverne les rois et les peuples. Mais, dans le chaos des invasions, et parmi les convulsions d'une société agonisante, ils ne surent que tourner leurs yeux vers la cité céleste et consoler les cœurs, sans ranimer les courages par l'espoir d'une rénovation politique et sociale. Ils en avaient pourtant l'instinct, lorsqu'ils répétaient avec saint Paul : t 11 n'y a plus de Juif ni de Grec, il n'y a plus d'esclaves ni de maîtres, il n'y a plus d'hommes ni de femmes : car vous n'êtes tous que des frères en Jésus-Christ. »

On comprend pourquoi la pensée rehgieuse a été le herceau de l'histoire universelle; car les dogmes et les sentiments que ceux-ci expriment sont les manifestations les plus spontanées de la conscience. C'est dans les symboles de sa croyance que chaque nation a déposé son idéal : c'est sous leur abri tutélaire qu'un peuple naît, vit et meurt. Même quand ils ne sont plus qu'une habitude ou un souvenir, ils donnent encore la mesure de ce que vaut une race ; car, à son insu, ils la façonnèrent à leur image, et cette cause contribua plus que toute autre à engendrer ses institutions ou ses mœurs. Si la civilisation a des intermittences, la foi n'en a guère; elle ne recule d'un côté que pour avancer de l'autre, et ses rivages peuvent changer sans que son lit soit moins large ou moins profond.

Lia théologie sociale. Yico. Herder. ÎMichelet. — Aussi tous les vaillants esprits qu'a tentés la philosophie de l'histoire ont-ils plus ou moins donné pour centre à leur doctrine l'idée d'une logique divine qui préside à l'univers moral comme à l'autre. Herder » ne disait-il pas : « Celui qui a tout ordonné

1. La Cité de Dieu, en vingt-deux livres, composée après la prise de Rome par Alaric, justifie les clirétiens accusés de ce désastre, et l'explique par les vues de la Providence qui gouverne le monde.

2. Né en 300 à Trêves, et mort à Mar.seille en 490, Salvien écrivit un traité de Gubernatione Dei : il y démontre que l'invasion des barbares fut providentielle. N'oublions pas non plus l'ouvrage de Paul Orose (J15), Historiarwa adversus payanos libri VU. Il y réfute les païens qui attribuaient au nouveau culte les maux de l'Empire et la colère des dieu.x.

3. Né à Morhungen (Prusse Orientale), le 24 août 1744, mort à Weimar le 18 décembre 1803; il publia on 1784 ses Idi-es sur la philosophie de l'histoire de l'humanité. On y admire uu métaphysicien et uu poète. Nul n'a mieux compris la solidarité des peuples.

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