Entre autres, les chapitres xxvii et xxviu
lesse, il prenait plaisir à se faire relire ces pages de prédilection. Tel ne fut pas le sentiment de l'avenir; car des lecteurs laïques sont plus à l'aise dans cette troisième partie qui a pour titre la Suite des Empires, et où Bossuet retrouve un peu tardivement des voies qui -nous sont enfin accessibles. Ce n'osl pas sans un certain regret qu'il redescend ainsi sur la terre; car il a quelque peine à se dégager des visions prophétiques dont il était comme ébloui. Il lui faut donc un effort pour consentir à démêler des causes naturelles au-dessous de la cause première qui décide tout. On s'en aperçoit trop dans un exorde qui, servant de transition entre la théologie et la politique, est encore un sermon sur la Providence *.
Pourtant, bien que prévenu par le dessein de faire aboutir au christianisme toute l'histoire du monde ancien, il finit par se résigner à concilier le dogme de l'omnipotence divine avec le respect de la liberté humaine. Tout en réservant au Roi des Rois les occasions extraordinaires où son bras s'atteste par des coups de foudre, il ne fera donc plus appel qu'à la prudence et au bon sens, pour expliquer en moraliste la grandeur ou la décadence des nations. C'est ce qu'annonce cette proposition du discours : « A ne regarder que les rencontres particulières, la Fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des Empires; mais, à tout prendre, il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue. En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de l'Empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou se pousser ou se ménager suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage, et a fait servir la Fortune même à ses desseins. »
Par ce côté, le libre arbitre commence à recouvrer ses droits un instant méconnus, et la conduite des événements ne nous
1. « Dieu apprend aux rois ces deux vérités fondamentales : premièrement que c'est lui qui forme les roj'aumes pour les donner à qui il lui plaît; et secondement qu'il sait les faire servir, dans les temps et dans l'ordre qu'il a résolu, aux desseins qu'il a sur son peuple. C'est ce qui doit tenir tous les princes dans une entière dépendance, et les rendre toujours attentifs aux ordres de Dieu, afin de prêter la main à ce qu'il médite pour sa gloire, dans toutes les occasions qu'il leur en présente. »
LA SUITE DES EiVIPIRES. 357
parait plus soumise à une falalilé qui les enchaîne. C'est ce qui va ressortir des jugements si fermes que Bossuet porte sur les erreurs ou les fautes des hommes d'Etat, sur les causes morales dont les effets sont des succès ou des revers, par conséquent, sur la responsabilité des souverains ou de leurs sujets. S'il distribue ainsi l'éloge ou le blâme, c'est que le choix lui a semblé possible entre les routes qui vont soit au salut, soit à la ruine. Il ne serait donc pas équitable de reprocher à ce peintre de la mort le mépris de la vie, et une indifférence dédaigneuse pour les œuvres de la paix ou de la guerre. Sans être dupe de la gloire, il aime à en contempler les images. Tout en sachant ce qu'il y a de périssable dans les édifices les plus solides en apparence, il admire le génie des législateurs ou des conquérants qui ont accompli de grandes choses. Bien que sa foi chrétienne soit orgueilleuse et jalouse, il a cependant rendu pleine et entière justice aux fastes de la civilisation païenne, et à des vertus d'autant plus méritoires qu'elles ne devaient rien à l'Evangile. Voilà pourquoi cette troisième partie reste encore si populaire. Ici du moins, malgré les progrès de l'érudition moderne qui a réparé plus d'une méprise ou comblé de nombreuses lacunes, tous s'accordent à louer l'initiative et les vues profondes d'un penseur qu'on n"a point appelé sans raison « l'homme de toutes les sciences et de tous les talents ». C'est ce que nous essaierons de conflrmej' par l'analyse de cette sorte d'Oraison funèbre ' où nous voyons toutes les nations paraitre et disparaître tour à tour, sans avoir pu soutenir le poids de la monarchie universelle. Dans ce passage rapide, Bossuet surprend leur physionomie, trace vivement le tableau de leurs révolutions, esquisse le caractère de leurs grands hommes, représente les mœurs et les institutions, en un mot fait revivre la poussière des morts.
1. Ce mot est justifie par les traits que voici : « Quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je no dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'univers ; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Modes, les Perses, les Grecs, les Romains se présenter devant vous successivement, et tomber pour ainsi dire les uns sur les autres ; ce fracas effroyable vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et l'agitation est le propre partage des choses humaines. » (Chap. i.)
Oui, il y a vraiment de l'Ezéchiel dans ce privilège de ressusciter les générations éteintes.
Les Égyptiens. Sjtnpathies de Bossaet pour leur théocratie. Sens de la grandeur. L'histoire édifiante. — C'est
par les Egyptiens que débute cette imposante revue ; car, après quelques mots sur les Scythes qui firent « des courses plus que des conquêtes », et sur les Ethiopiens, nation sauvage « où la nature commence de beaux sentiments, mais ne les achève pas * B, il s'empresse d'en venir à un empire digne d'entrer dans la hiérarchie des peuples policés. Or, quel autre pouvait solliciter la sympathique curiosité de Bossuet plus que ce pays gouvei'né par une théocratie puissante, et dont l'immutabilité devait le ravir d'admiration? « Les Egyptiens furent, en effet, comme le dit M. Maspero, la plus dévote des races. Ils voyaient Dieu partout dans l'univers, ils vivaient en lui et pour lui. Lorsqu'on parcourt les recueils de leurs monuments, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'abondance incroyable des tableaux mystiques et des scènes religieuses. En face de ces représentations sacrées, on dirait que cette terre fut habitée seulement par des Dieux, et renfermait d'hommes juste ce qu'il en fallait pour les besoins du culte ^. » L'auteur de la Politique tirée de l'Écriture fut donc séduit par les légendes d'Hérodote et de Diodore. Comment n'eùt-il pas retrouvé son idéal dans le pieux cérémonial d'une cour où régnaient ces Pharaons irresponsables, mais esclaves volontaires d'une loi parfaite, entourés de sages pontifes qu'ils écoutaient comme des conseillers infaillibles? « Une coutume nouvelle y étoit un prodige : tout s'y faisoit toujours de même, et l'exactitude qu'on y avoit à garder les petites choses maintenoit les grandes. » Devant un pareil spectacle, il s'épanouit d'aise, et ne se lasse point d'admirer cette discipline qui emprisonne chacun dans sa caste
1. On s'étonne que Bossuet fasse à ces barbares obscurs l'honneur de lea nommer tout d'abord. Ils le doivent à la leçon de prudence que contiennent les récits sur les Scythes et Cyaxare, sur les Éthiopiens et Cambyse. Il eut mieux t'ait de réserver une place aux Phéniciens sur lesquels il a le tort de se taire. Quant aux Indiens et aux Chinois, ils méritaient aussi plus qu'une mention. Mais, au xvn^ siècle, l'érudition était silencieuse sur ces races lointaines que la science a formidablement rapprochées depuis et qui recèlent peut-être aujourd'hui l'énigme de l'avenir du monde occidental.
2. Histoire ancienne des peuples de l'Orient, Maspero, p. 27. '