‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 178 sur 337 · LA LETTRE A L'ACADÉMIE : SON OCCASION · texte numérisé non relu

LA LETTRE A L'ACADÉMIE : SON OCCASION

dictionnaire. Ce fut alors que le secrétaire perpétuel, M. Daci^r ', fit appel à Fénelon qui, depuis dix-huit ans, subissait une sone de relégation dans son archevêché de Cambrai.

Affligé par l'isolement d'une disgrâce, par la crainte de l'avenir, par la vue des malheurs publics, par les fatigues de l'âge, par la perte de ses amis, et la mort du duc de Bourgogne, sur lequel reposaient des espérances qui furent à peine des ambitions, un lettré si délicat ne pouvait manquer de répondre à des avances qui offraient à ses tristesses une douce diversion, et à ses goûts de réforme un emploi moins périlleux que les doléances politiques, ou les controverses théologiques. Il rédigea donc un mémoire qui se distingua parmi tous les autres; car, le 26 mars 1714, l'Académie s'empressa d'en voter l'impression. Mais, pour donner suite à cette décision, il fallait le consentement de l'auteur; et, par une flatteuse démarche, M. Dacier avertit Fénelon, qui répondit en demandant la remise de son manuscrit : car il voulait le rendre plus digne de l'honneur dont il était l'objet. C'est à cette revision, ou plutôt à cette refonte que nous devons la Lettre à V Académie, dont la publication définitive n'eut lieu qu'en 1716, un an après la mort de l'illustre prélat, qui est du 7 janvier 1715.

Physionomie de Féitelon; son inquiétude généreuse; son goût de nouveautés parfois chimériques. — Avant d'apprécier le critique et l'écrivain, disons d'abord quelques mots sur l'homme et la personne même. Ce n'est pas que nous prétendions ici démêler les nuances compliquées d'un caractère qui déconcerte l'observateur par sa finesse et sa mobilité. Les plus habiles ont pu s'y tromper. Car il y a dans sa physionomie on no sait quoi de fuyant et d'insaisissable. Au moment où l'on croit fixer la ressemblance, des surprises vous déroutent, et dérobent le modèle à toute définition.

Parmi les contrastes qui déjouent notre curiosité domine pourtant un trait essentiel, nous voulons dire l'inquiétude, par-

1. André Dacier, né à Castres (1651), mort en 1722. Il avait été chargé par M. de Montausier de commenter les auteurs anciens pour l'usage du Dauphin, et fut bibliothécaire du cabinet du roi. 11 est pourtant moins célèbre par ses mérites, tout solides qu'ils étaient , que par sa femme, laquelle traduisit Anacréon (1681), Térence (1688), ï Iliade (1699) et l'Odyssée (1708).

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fois aventureuse, d'une imagination qui se laisse prendre aux nouveautés, et s'écarte volontiers des voies communes, à la recherche de ce qui charme sa généreuse fantaisie. Indépendant jusque dans les liens de la tradition, enclin à suivre son sens particulier même sous la discipline de l'obéissance, aussi hardi qu'insinuant, Fénelon est de ceux pour lesquels le désir du mieux peut devenir un piège d'autant plus périlleux qu'ils y tombent avec une sorte d'innocence. 11 est du moins incontestable qu'il n'eut pas toujours, comme Bossuet, l'autorité d'un bon sens souverain, et le parfait équilibre. Sans aller jusqu'à dire avec Louis XIV qu'il fut un bel esprit chimérique, il faut pourtant convenir qu'en certaines rencontres il faillit faire plus d'un faux pas, notamment dans la question du quiétisme, où risquèrent de s'égarer les candides audaces d'un docteur épris d'une perfection inaccessible.

Chez le politique comme chez le théologien apparaît donc un tour d'esprit trop prompt à poursuivre les décevants mirages. S'il lui arriva de pressentir et de signaler des réformes qui auraient pu dispenser la France sinon d'une révolution, du moins de bien des orages, au cours du xviii® siècle, si des vues justes et des vérités courageuses recommandent sa mémoire à tout ami des sages progrès, on ne saurait cependant se refuser à voir dans ses vœux les plus légitimes une impatience remuante qui s'élance au delà du but, un excès de sollicitude susceptible de compromettre les meilleures maximes de gouvernement, enfin un luxe de prescriptions minutieuses qui recouvrent trop de secrète défiance contre la nature humaine. Le législateur de Salente n'est-il pas vraiment tyrannique, lorsqu'il se plait à mesurer pour chacun l'air et l'espace, à élever comme des murailles infranchissables entre les diverses classes de sa cité bienheureuse, à multiplier des lois impuissantes ou importunes, à régler les moindres mouvements du corps social par les ressorts d'un mécanisme artificiel, en un mot à concevoir les visions d'un rêve aussi souriant que trompeur? Si, dans la spéculation, il eut ses méprises ou ses erreurs, il ne fut pas non plus infaillible dans la pratique, comme l'apprennent à ses admirateurs les plus sincères ces mémoires où il conseillait à Louis XTV d'acheter la paix coûte que coûte,

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« et de sacrifier la Franche-Comté, les Trois Evêchés, plus ncore, s'il le fallait ». Dans sa « lettre au roi », courageuse jusqu'à la témérité et à l'irrévérence^ mais parfaitement authenique et qui parvint à son adresse (postérieure à 1691), n'allait-il pas jusqu'à censurer l'acquisition de Strasbourg, jusqu'à proposer de faire réparation à la Hollande pour la guerre de 1672, et de restituer Valenciennes et Cambrai, sauf à donner à la France « pour toute frontière la vertu, la modération et la bonne foi » !

Mais n'insistons pas davantage sur le faible de ce génie supérieur dont l'unique tort fut de trop croire à l'idéal. De ce rapide aperçu, nous voulons seulement tirer cette conclusion que, dans l'ordre littéraire, on doit s'attendre à retrouver, sous l'indécision de doctrines parfois un peu flottantes, des instincts novateurs qui visent toujours à l'excellent, mais ne sont point étrangers au caprice, à l'humeur, j'allais dire aux témérités du goût personnel. Hâtons-nous d'ajouter que ces saillies sont ici plus que jamais tempérées par la réserve d'une intelligence discrète,, et assez maîtresse d'elle-même pour s'arrêter à temps sur le bord des écueils autour desquels sa libre fantaisie semble se jouer en toute sécurité. On aurait donc mauvaise grâce à se plaindre de ce travers, si c'en est un; et c'est surtout par cet endroit que s'explique la prédilection dont il n'a pas cessé d'être favorisé, en plein xviii'' siècle, sous le règne de Voltaire. On lui sut gré d'avoir eu des pressentiments d'avenir, en un temps où les plus satisfaits du présent se croyaient les plus clairvoyants. Lui aussi, comme La Fontaine, on l'aime par entraînement involontaire ; car il émane de ses écrits un parfum qui prévient et attire. La physionomie de l'homme parle d'abord pour l'auteur; il semble que le. sourire et le regard s'en mêlent : en l'approchant, le cœur se met donc de la partie, sans en demander un compte bien exact à la raison, tant est puissant le charme d'une âme sympathique jusqu'en ses défauts, si l'on peut donner ce nom à des qualités qui nous annoncent l'âge nouveau à l'entrée duquel Fénelon se tient, comme un introducteur hospitalier.

Rôle de Fénelou dans la qnerelle des Anciens et des Modernes. — Pour bien comprendre toute la pensée de Fénelon

écrivant sa Lettre à VAcadémie, il convient aussi de ne point oublier Jes circonstances littéraires dont il dut alors subir l'influence. Or au moment où il prit la plume, la guerre des A7iciens et des Modernes venait de se rallumer entre La Motte et et Mme Dacier, avec autant de vivacité que, vingt-cinq ans aupa ravant, entre Perrault et Boileau. Cette fois encore, le prétexte de la querelle fut le nom d'Homère attaqué par les uns avec une présomptueuse ignorance, défendu par les autres avec une admiration souvent aveugle, et qui portait à faux. La curiosité publique, à laquelle une paix récente donnait loisir et relâche, était d'ailleurs attentive à ce débat, dans lequel la tradition se trouvait aux prises avec l'esprit de libre examen.

Ce fut alors que Fénelon se vit invité à dire tout haut son avis sur des questions en apparence étrangères à cette lutte, mais qui n'étaient, en réalité, pour les deux partis qu'une façon détournée de solliciter l'appui de son suffrage. Il eût mieux aimé n'être pas ainsi mis en demeure de choisir: car il lui en coûtait de rompre un silence dont Thabilcté ne blessait personne. Mais, provoqué sérieusement à se prononcer entre des adver saires qui se disputaient son alliance, il ne put se tenir en dehors d'une controverse à laquelle l'intéressait sa conscience d'écrivain.

Toutefois, si l'on se rappelle la dextérité merveilleuse dont il fit preuve dans le duel du quiétisme, ses ruses instinctives ou calculées, ses détours, ses plis et replis, sa vigilante attention à prévenir ou à éluder l'attaque, à profiter des occasions, à se ménager l'opinion par un art d'ensorcellement qui fera dire à Joubert qu'il était « plus doux que la douceur même, et plus patient que la patience », on pressent que, réduit à entrer en scène sous le regard de toute la France lettrée, le partisan éclairé des Anciens saura concilier ses affections avec le désir de plaii'e à tous et de donner gain de cause à chacun.

Yoilà ce qui doit guider notre critique lorsque nous abordons cet opuscule, qu'on aurait grand tort de regarder comme une exposition de principes ou de sentiments étrangers à toute arrière-pensée.

A ne considérer que les titres des chapitres, il est permis de s'y tromper. Mais une lecture attentive y découvre bien vite un

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