‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 179 sur 337 · LETTRE A L'ACADÉMIE : LES ANCIENS ET LES MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ACADÉMIE : LES ANCIENS ET LES MODERNES

})arallèle perpétuel entre les Anciens et les Modernes, rapproclies indirectement par un arbitre courtois, qui, tout en ménageant un parti puissant alors dans l'Académie française, veut défendre poliment l'antiquité contre l'irrévérence de ses détracteurs.

Dans les jugements portés sur les genres et les écrivains, nous chercherons donc autant de répliques faites à mi-voix aux paradoxes bruyants de La Motte. De comparaison en comparaison, nous serons ainsi conduits à une conclusion dont la réserve nous étonnerait à bon droit, si cette attitude même ne trahissait le manège d'un esprit circonspect qui nous laisse deviner la sentence, mais sans avoir l'air d'en assumer la responsabilité, ni de s'engager à fond dans un procès embarrassant.

En résumé, il aborde l'ennemi de biais, par un mouvement tournant, sans annoncer ouvertement son dessein, ni au début, ni à la fin du livre. Par la prudence de cette manœuvre, il donne à sa polémique un air d'impartialité. Mais s'il n'exprime -es convictions qu'incidemment, par des échappées furtives, et des confidences voilées, la vérité n'y perdra rien; car à la façon dont il traite les vices de l'éloquence ou .de la poésie contemporaine, l'affectation des uns, la pédanterie des autres, la subtilité, le ton déclamatoire, la sécheresse et la froideur d'une vaine rhétorique ; au tour de fine raillerie qui conseille la modestie à un siècle trop amoureux de lui-même; aux restrictions souvent rigoureuses qui atténuent, de propos délibéré, les louanges les mieux méritées, il est visible que Rome et surtout la Grèce demeurent la patrie préférée de son imagination et de son goût. Seule la vanité de La Motte ne voulut pas s'en apercevoir; mais la postérité ne saurait prendre le change, et pour qui sait lire entre les lignes, Fénelon reste ici ce qu'il fut toujours, l'admirateur enthousiaste et passionné des Anciens.

Le sujet. — Quelques mots sur le Dictionnaire, des projets de traités sur la Grammaire, sur les Moyens d'enrichir la langue, sur la Rhétorique, la Poétique, la Tragédie, la Comédie et

VHistov'e, des Réponses à une objection faite à ces projets, enfin un Jugement sur les Anciens et sur les Modernes, tels sont les dix chapitres qui composent cette causerie dont l'allure vive, libre et familière rappelle la Lettre aux Pisons. Des sujets si divers ne comportant par la rigueur d'un ordre didactique, nous n'essayerons point de réduire en système des doctrines éparses, des sentiments rapides, des vues fugitives, les digressions d'une plume légère qui suit sa fantaisie, et ne s'assujettit qu'à la logique de l'instinct. Mettre la méthode où elle n'est pas, serait fausser l'impression du lecteur. Bornons-nous donc à dégager, en les discutant, quand l'occasion le commande, les idées principales qu'entraîne ici le courant un peu capricieux d'un entretien aussi éloquent que les dialogues de Cicéron, aussi fin et aussi fluide que les épitres d'Horace.

Dictionnaire. — Après un mot d'hommage aussi courtois pour M. Dacier que déférent pour l'Académie, Fénelon débute par des formules de politesse un peu froide à l'endroit du Dictionnaire qui « mérite, dit-il, d'être achevé >, mais dont il semble révoquer en doute l'autorité : car il laisse entendre que ses services les plus efficaces seront d'offrir, un jour, une sorte de « clef » pour l'intelligence de « tant de bons livres », .qui deviendront plus tard aussi difficiles à comprendre que les chroniques de « Villehardouin et de Joinville ». Il estime en effet que les langues se transforment sans cesse, et n'obéissent pas à d'autres législateurs que Yiisage. Enregistrer les arrêts du public, en tant que greffier de l'usage, voilà donc le seul droit qu'il reconnaisse à un tribunal académique. Que ses confrères n'en doutent pas, et se tiennent pour avertis!

Grammaire. — Il suit de là qu'ils ne sauraient avoir la prétention de « fixer une langue vivante » par des règles définitives. Tout au plus peuvent-ils se permettre l'espérance de « diminuer les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits ». Or, pour y réussir « peut-être » il faut, non pas « un de ces traités trop curieux et trop chargés de principes, qu'un savant risque de composer », mais une grammaire modeste, « simple, courte, claire, facile », sobre d'exceptions, et surtout pratique, c'est-à-dire visant moins à la théorie qu'à l'application.

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Projet dVnrichir la langue. Goût libéral» mais aventureux ; archaïsme^ néologîsmes, mots composés. — Si le pre-

iit n'enchaine pas Tavenir, il ne faut point qu'il dédaigne les

. clés passés, mais plutôt qu'il s'enrichisse de leurs ressources. Or il semble à Fénelon « qu'en voulant purifier » notre langue, on l'a trop appauvrie et gênée, depuis environ cent ans. Au lieu d'être, comme Boileau, contempteur superbe des âges précédents, il regrette donc, avec La Bruyère, l'ancien idiome, qu'il apprécie fort « dans Marot, Amyot et le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux. Car il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. » Cette protestation fait grand honneur à un goût éminemment libéral, et l'on ne saurait mieux penser ni mieux dire. Mais Fénelon ne va-t-il pas un peu loin, quand il ajoute : « Je voudrais ne perdre aucun terme, et en acquérir de nouveaux »? Oui, il nous parait que c'est exagérer l'insuffisance de l'instrument dont il se servait si bien, avec ses grands contemporains.

Nous n'approuverons pas non plus sans restrictions les expédients dont il s'avise pour combler des lacunes imaginaires. Nous ne parlons point ici de ces mots étrangers dont il autorise, à bon droit, l'importation par l'exemple des Latins et des Anglais. Les néologismes, il est bon de les admettre dans les cas indispensables, pourvu toutefois que cette liberté ne dégénère pas en une licence qui méconnaîtrait les lois de l'analogie, et finirait par altérer le fond même de notre vocabulaire national. Souvenonsnous que c'est un des plus hardis écrivains de notre langue, Victor Hugo, qui a appelé le néologisnnî « une triste ressource pour l'impuissance ». Mais n'y a-t-il pas imprudence à nous Conseiller l'essai des mots composés, rappelant le procédé grec, comme pantocralor, gluucopis et euchnémidesl Renouveler la tentative dite de Ronsard — mais qui ne fut qu'un jeu de quelques uns de ses plus obscurs disciples * — serait évidemment s'exposer au même ridicule; et ces prétendues richesses ne feraien' que nous appauvrir.

Il y a bien aussi quelque péril à prôner trop complaisamment

1. Voir Précis historique et critif/ue de la littérature française, par Eugèna Liatilhac (2'- éd.), t. I, p. 189 sqq. (Paris, André-Guédon).

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ces alliances de mots « qu'on n'a pas coutume de mettre ensemble », comme les expressions latines remigiiim alarum et lubricus adspici {rames aériennes [Virgile parlant d'Icare, VI, 19] ; Vultus nimium lubricus adspici [Horace, 0., I, 19, v. 8] : un visage qu'il n'est pas sûr de regarder) : car, si ces combinaisons réussissent à des écrivains de marque, ils nous avertissent eux-mêmes de n'en user que très sobrement; et si le procédé devenait habituel, la simplicité risquerait d'en souffrir.

A plus forte raison Fénelon fait-il fausse route quand il défère à l'Académie le droit de créer des locutions pour des idées nouvelles; car ce privilège n'appartiendra jamais qu'au génie, ou, mieux encore, à l'invention populaire dont l'anonyme vertu produit seule ces générations spontanées. Du reste, l'objection n'échappe pas au sens éveillé de Fénelon : il n'a voulu que flatter ici l'amour-propre de la docte Compagnie, et remarque malicieusement que « le public se révolterait, si elle faisait un édit, avec une affiche, en faveur d'un terme nouveau j).

En résumé, plus d'une velléité chimérique se glisse dans ces aperçus ingénieux auxquels des juges sévères peuvent reprocher de contrarier le tempérament naturel de notre langue. Paiti de ce principe qu'elle s'est exténuée jusqu'à l'indigence — ce qui était fort exagéré, — Fénelon en tire des conséquences qui, appliquées à la lettre et sans les ménagements dont il enveloppe ses hardiesses, mèneraient peut-être à une décadence.

Projet de rhctoriq.ne; autorité du maître. Anciens et modernes. Les orateurs de la chaire; Déuiosthène et Cieérou. Définition de l'éloquence. — Nous Serons plus à Taise pour louer pleinement le chapitre où il substitue enfin des doctrines fécondes, une érudition vivante, des lois sûres, et des jugements définitifs à la sécheresse des préceptes arbitraires, et ù l'artifice de ces procédés ingrats qui constituaient jusqu'alors, ou encombrent aujourd'hui même plus d'un aride traité de rhétorique. Lui, il réduirait volontiers la sienne « à n'être que la fleur de la plus pure antiquité, dont on ferait un ouvrage court, exquis et délicieux ».

Laissant donc de côté le lourd bagage de l'école, il va droit à l'éloquence même; et, préoccupé de la dispute qui mit alors

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aux prises les Anciens et les Modernes, il déclare d'abord, non sans précautions oratoires, que l'exercice du discours a besoin d'être favorisé par des conditions propices, dont la plus importante est « la forme du gouvernement. Chez les Grecs, tout dépendait de la parole. » Or parmi nous, le ressort delà liberté faisant défaut à nos institutions, « les assemblées ne sont que des cérémonies et des spectacles.... Car tout se décide en secret, dans le cabinet des princes. » Nous en sommes donc réduits soit au barreau, soit à la chaire ; l'un qui, ne conduisant plus à la tribune, n'est qu'une arène de stérile chicane; l'autre qui pourrait être l'asile d'un art indépendant et désintéressé, mais qui sert trop souvent de théâtre au bel esprit, ou, ce qui n'est pas moins regrettable, à une ambition médiocrement évangélique, et plus soucieuse « de sa fortune que du salut des âmes ».

Il y a bien des vérités toutes neuves, et qui s'expriment avec autant de force que de tact et de convenance, dans ce chapitre qui reproduit d'ailleurs, mais avec une brièveté plus énergique, les principales idées et le plan même des Dialogues sur l'éloquence, et en met si heureusement les préceptes en portraits- Nous remarquerons cependant que Fénelon, dans sa prédilection pour les Anciens, est un peu dur pour les Modernes : car, s'il est certain que la France n'avait pas encore eu son Mirabeau, il était juste d'accorder au moins un souvenir aux orateurs des Etats généraux de 1614, qui ne dataient pas de si loin. Des doléances courageuses et plus d'une belle harangue prouveraient combien est vrai ce mot de Mme de Staël disant de la France : « C'est le despotisme qui est moderne, c'est la liberté qui est ancienne ». Dans les limites mêmes où Fénelon renferme notre éloquence, n'aurait-il pu citer un monument digne d'attention? Ne voir dans les avocats que des parleurs à gage, et des hommes d'affaires « plaidant pour la rente d'un particulier, ou s'enrichissant aux consultations », est peut-être un parti pris trop sévère. Le souvenir d'un Pellisson ou d'un Patru devait tempérer ces préventions.

Ce qui nous surprendrait encore davantage, c'est que, par lant d'un genre ignoré de l'antiquité, de la prédication, Fénelon n'ait pas eu l'idée d'opposer aux maîtres classiques le génie d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue, si nous ne songions que des

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éloges directs, en pareille matière, devaient lui paraître contraires aux bienséances, comme à la modestie évangélique.

Et puis ce silence vient surtout de ce qu'il est préoccupé de la cause des Anciens. Or il y aurait ingratitude à lui en faire un sérieux grief; car nous devons à son admiration si dévouée des pages incomparables, entre autres ce Parallèle de Cicéron et de Démosthène : < Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole; il fait des mots' ce quun autre n"en saurait faire; il a je ne sais combien de sortes d'esprit; il est même court et véhément, toutes les fois qu'il veut l'être, contre CatiUna, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours: l'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit; l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse pas oublier. Démosthène parait sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau; il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme 2tn homme modeste de son habit, pour se couvrir. Il tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraine tout; on ne peut le critiquer parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles ; on le perd de vue; on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. »

Combien d'autres esquisses magistrales sur saint Augustin « si sublime et si populaire », sur saint Cyprien et c sa magnanime véhémence », sur saint Chrysostome et « ses nobles images, sa morale aimable et sensible », sur saint Bernard, « ce prodige dans un siècle barbare » ! Que d'autorité dans les conseils relatifs à l'importance « de la passion qui est l'âme de la parole », à la nécessité de la logique et de cet ordre lumineux « qui est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit » ! Mais, ne pouvant extraire tout le suc de ces leçons si substantielles, résumons-les du moins dans cette définition où se condense, comme en un germe, tout ce qui échappe à notre analyse : « Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à .sou-

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