LETTRE A L ACADEMIE : LA TRAGEDIE; LA COMEDIE
éloge, signalons aussi le désaccord de deux esprits peu compatibles, parce qu'ils n'ont point le même idéal : car l'un vise toujours à l'héroïsme, et en pousse parfois la peinture jusqu'à étonner notre faiblesse, tandis que l'autre, tout uni, tout simple, exagérait plutôt le naturel jusqu'à l'abandon. De là la rigueur d'un arrêt qui se réfute par son excès même.
Le tempérament de Fénelon devait le rendre plus sympathique à Racine, « qui a fort étudié l'antiquité ». Mais, en dépit de certaines affinités de nature, il n'en parle cependant que pour donner la palme à VHippolyte grec sur la Phèdre française,et mettre l'invraisemblable récit de Théramène au-dessous des plaintes entrecoupées de Philoctète. Sans discuter ce blâme, nous estimons que le peintre d'Eucharis et de Télémaque devait être plus indulgent pour les amours d'Hippolyte et d'Aricie. Remarquons aussi qu'il lui convenait de juger avec moins d'irrévérence une narration épique, un peu longue sans , doute, mais autorisée par l'exemple constant des Anciens euxmêmes, et qui ne laisse pas de produire un bel effet à la scène. Mais les prélats n'allaient plus au théâtre. En somme, Fénelon traite mal notre scène, parce qu'il fait ici de la polémique sans le savoir.
La comédie. Plante. Térence. Molière. — Voilà ce que prouvent encore ses réflexions sur la comédie. Sans prescrire aucune règle à ce genre, auquel il fut d'ailleurs plus étranger qu'à tout autre, il s'étend complaisamment sur Vinimitable naïveté de Térence, dont le « dramatique ingénu » devait lui être singulièrement agréable par son élégance et son atticisme. Il se reconnaît en ce modèle, et l'oppose soit à Plante, chez lequel la force comique lui paraît une « basse plaisanterie », soit à Molière, qu'il admire pourtant, malgré lui, car il l'appelle « un grand auteur qui trouva un chemin tout nouveau », et loue la e variété de ses sujets », la puissance de sa conception, et la profondeur de ses peintures. Mais aussitôt viennent ces restrictions qui portent sur le fond comme sur la forme, et auxquelles nous avous eu l'occasion de répondre, en parlant de Molière : f S'il pense bien, il parle souvent mal », surtout en vers; « la multitude de ses métaphores approche du galimatias » ; « V Avare est moins mal écrit que ses pièces en vers;... il a mieux réussi
dans ï Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Pour plaire à la foule, « il outre les caractères »; enfin, ce qui est plus grave, « il prête un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu ». Voilà surtout ce que Fénelon « ne pardonne pas » à l'auteur du Tartufe et du Misanthrope. Or si, comparé aux violences de Bossuet, ce sentiment nous semble presque modéré, nous regretterons pourtant les duretés qu'il contient. Mais Fénelon est encore ici plus excusable que Boileau disant de son ami :
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Projet d'un traité sur l'histoire. Le cboix, la critique, la vérité des mœurs et du costume. — En revanche, nous n'avons qu'à souscrire à la plupart des idées contenues dans le chapitre suivant. Si, comme Lucien, Fénelon confond trop l'impartialité avec l'impassibilité, s'il force une maxime juste au fond, quand il conseille à l'historien de « n'être d'aucun pays », il est excellent lorsqu'il lui recommande de fuir la vaine science, « les minuties, les faits vagues, les dates stériles, la superstitieuse exactitude des compilateurs », d'entrer d'abord « dans le fond des choses, d'en découvrir les liaisons », d'embrasser l'ensemble d'un sujet, « de tirer d'une seule source tous les principaux événements », de placer son tableau dans un jour avantageux », et de se hâter vers le dénoûment.
Pour ce qui est du style, ses préceptes n'ont pas moins de portée. On dirait qu'il prévoit l'art de Voltaire, quand il loue dans les Commentaires de César la beauté d'une forme toute nue, selon le mot de Cicéron {nudi enim sunt, recti et venicsti), avec lequel il redit : Nihil est, in historiâ, purâ et illustn brevitate dulcius (En histoire, rien de plus doux qu'une éclatante et pure brièveté!
Mais il faut lui savoir gré surtout des vues que lui inspire la nécessité de ce qu'il appelle il costume, c'est-à-dire la vérité de la couleur — le costume, comme on a tenté de dire après lui, pour user d'un mot dont le besoi7i se fait sentir en ce sens, et qui n'a pas encore réussi à s'imposer. Il est le premier qui, chez nous,