LETTRE A L ACADÉJHE : LA POETIQUE
tenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. > C'est ainsi que Fénelon, confondant la rhétorique avec la morale, et l'éloquence avec la conscience, ramène toute sa doctrine à cet axiome : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu ». Or, cette formule, il l'a trouvée toute vive dans son propre cœur. Pour enseigner le secret de Fart, il s'est souvenu de lui-même.
Projet de poétique; procès intenté à notre poésie. La simplicité antique; jugements et exemples. — Dans son projet de poétique, nous goûterons aussi l'amour du simple, du vrai, du naturel; maintes sentences courtes et décisives, des analyses émues, des citations appropriées au précepte, une candeur ingénue qui enchante, une littérature aussi variée que profonde, en un mot toutes les séductions qui, mêlant le profit au plaisir, nous font estimer l'honnête homme chez le plus exquis des lettrés. Cependant, si le critique ne cesse pas d'être judicieux et aimable, quand il se borne à nous faire confidence de ce que nous appellerons les voluptés intimes de son intelligence, ou quand il emprunte à la science du cœur humain les raisons délicates qui justifient ses préférences, il faut avouer que la partie technique de son sujet ne lui a pas également réussi. ' Bien que Fénelon ait toujours l'imagination et la sensibilité du poète, la prose seule lui porta bonheur. Or, à voir la façon dont il se plaint ici de notre vers et de son mécanisme, il est vraisemblable qu'il a des raisons personnelles d'en médire, ou qu'en ces questions la compétence pratique lui fait trop défaut. Quand il se montre si rigoureux pour la prosodie française, quand il reproche à notre versification de miïltiplier d'inutiles obstacles, de rendre « la perfection presque impossible », de perdre plus qu'elle ne gagne par les exigences de la rime, et de condaiîiner « les plus estimables à des épithètes forcées », à une facture « raboteuse ou languissante », la cause de cette humeur chagrine pourra sembler à quelques-uns la rancune secrète d'un bel esprit qui en veut aux servitudes dont il a soufl'ert, et s'en venge, à son insu.
Ce n'est pas que Fénelon prétende « abolir la rime ». Il a trop de goût pour ne pas sentir que « sans elle, notre versification
tomberait ». Il voudrait simplement alléger ces chaînes qu'alors portaient avec aisance et grâce d'heureux génies qui ne songèrent point à murmurer. Or cette indulgence qu'il réclame ne serait d'aucun profit pour les élus ; elle deviendrait seulement une tentation fâcheuse pour ces improvisateurs médiocres dont il faudrait décourager l'impuissance, comme fit Malherbe, au lieu de l'enhardir par la suppression de salutaires entraves.
Il est moins paradoxal lorsqu'il fait valoir les avantages de Vinvcrsioji, et censure l'uniformité d'un ordre trop scrupuleux « qui exclut toute suspension de l'esprit, toute surprise, toute variété, souvent même toute magnifique cadence ». Mais ici encore, il oublie trop le caractère d'une langue avant tout analytique, qui préfère à tout cette construction descendante, qu'il définit d'ailleurs si joliment, tout en la critiquant, quand il dit : « On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne soufl"re rien entre deux; et le i^égime appelle aussitôt un accusatif qui ne peut jamais se déplacer ». Qu'y faire? Plus on descend le cours de notre littérature, depuis ses origines, plus on voit la langue française substituer délibérément l'ordre analytique, celui de la raison raisonnante, à l'ordre que l'on a appelé paf/tt'^içue, si cher au grec et au latin, qui est celui de l'imagination et de la sensibilité émues, en faveur de la clarté, la première de ses beautés propres, si bien que Rivarol pourra dire : « La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son génie ». Bien imprudentes sont les écoles littéraires qui prétendent toucher à cela! Disons toutefois que, dans le domaine de la versification, l'école romantique a tenté, non sans succès, certaines réformes indiquées par Fénelon, plus d'un siècle auparavant. Pourvu qu'on respecte les lois du rythme et de l'harmonie, on peut donc faire bon accueil aux conseils qu"il donne, à propos de la coupe, du rejet et de Tcnjambement.
Dans le procès qu'il intente aux contraintes de la poésie française, il est évidemment dominé par le radieux souvenir des Anciens, auxquels il envie les ressources de Vaccent, la durée variable des syllabes, la facilité du tour, le son musical des désinences, les mouvements passionnés, en un mot tous les
LETTRE A L'aCADÉMIE : POÈTES ANCIENS ET MODERNES. ;{8y
bénéfices de ia synthèse et des flexions grammaticales. Aussi est-ce encore à l'école de Rome et d'Athènes qu'il demande ici la leçon du précepte et de l'exemple. De là découle, comme d'une source inépuisable, tout un choix de citations qui échappent à son cœur plus qu'à sa mémoire. C'est sa façon d'enseigner : il ne discute pas, il ne dogmatise jamais; il se souvient et admire, avec l'accent persuasif et la bienveillante sérénité d'un patriarche, d'un Nestor qui s'oublie en d'intarissables réminiscences.
Or, parmi tant de beautés chères à son imagination, il va surtout aux plus naïves, aux plus aimables. Ce dernier mot qui sans cesse lui revient aux lèvres est ici la confidence de son génie même. Combien d'aveux involontaires semblent en effet trahir l'idéal qu'il recherche partout, parce qu'il le rencontre en soi ! Voici quelques-unes de ces notes si vibrantes qu'on croit l'entendre lui-même : « Le goût exquis craint le trop en tout.... — Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine.... — Oh! quil y a de grandeur à se rabaisser ainsi, pour se proportionner à tout ce que l'on peint!... — Il faut que l'auteur s'oublie, et me permette de l'oublier.... — C'est le beau simple, aimable et commode que je goûte ». On pressent dès lors quels seront ses modèles favoris. Homère, Térence, Virgile, Horace, Raphaël — car il compare volontiers la poésie aux arts, et c'est encore une de ses fécondes nouveautés, après Molière et Perrault — , voilà ses délices, voilà ses ravissements, dont l'émotion est, à elle seule, la plus éloquente des poétiques.
Quant aux Modernes, ils ne figurent dans ce tableau que pour faire ombre. Quelques phrases sèches lui suffisent à résumer l'histoire de la poésie française. H se borne à citer deux noms : « Personne, dit-il, n"a fait de plus beaux vers que Malherbe, mais combien en a-t-il fait qui ne sont pas dignes de lui ! » Plus loin, il ajoute, non sans une injustice aujourd'hui pi^ouvée * : e Ronsard parle grec en français. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies, et obscures. Cet excès choquant
1. Voir, sur l'état actuel de cette vieille querelle, Eugène Lintilhac, Préci* historique et critique de la littérature française, t. I, 2* éd., p. 189 sqq. , 203 sqq. (Paris, André-Guédon).
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nous a jetés dans l'extrémité opposée. » De ceux qui précédèrent, de ceux qui suivirent, pas un mot. Franchement, c'est un peu court!
La Tragédie. Scrjapiiles d'un prélat. Corneille et Racine.
— Ce silence, l'art dramatique lui offrait l'occasion de le réparer. Mais à l'embarras d'un prélat qui va dire son avis sur le théâtre, on prévoit dès l'abord qu'il ne peut se montrer indulgent pour des divertissements trop mondains qui furent toujours suspects à l'Eglise, et que Bossuet avait cru devoir foudroyer dans sa lettre au père Caflfaro. Il y a pourtant une distance entre ces anathèmes presque cruels et les censures mitigées de Fénelon qui, partagé entre ses goûts classiques et ses scrupules ecclésiastiques, ne cesse pas d'aimer les poètes qu'il a l'air de proscrire, im peu, ce nous semble, par tradition, et comme par acquit de conscience : « Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens, dit-il, une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre. » Ce sourire qui n'a rien de méchant, et ces plaisanteries enjouées qu'il fait sur des « héros fados et doucereux qui veulent mourir en se portant bien », nous prouvent qu'il ne redoute guère la contagion « d'un poison dont la faiblesse diminue le mal ». Mais on s'aperçoit aussi très vite que les Modernes vont être plus que jamais sacrifiés aux Anciens, chez lesquels la tragédie « était complètement indépendante de l'amour profane », comme Fénelon l'affirme d'une manière trop absolue, témoin Antigone et Médée notamment.
Ici donc se trahit encore l'intention peu déguisée d'un parallèle'qui ne tourne point à notre avantage : car il ne cite le nom de Corneille que pour préférer à son Œdipe celui de Sophocle, pour se moquer des stances où le Cid fait des antithèses affectées et pompeuses, pour accuser le vieil Horace d'avoir compromis un mot sublime par un vers médiocre, enfin pour condamner l'emphase d'Auguste, au nom de Suétone et « de sa modeste simplicité ». Bref, il termine en disant que < si les Romains étaient des hommes hautains par leurs sentiments,... ils n'ont aucune ressemblance avec les héros bouffis et empesés ».
Dans ces critiques exagérées, et que n'atténue pas le moindre