LES MODERNES
même dessein que ses imitateurs. Outre que la plupart des noms qu'il produit n'ont rien d'historique, il veut être surtout un moraliste que préoccupe le désir d'abaisser les superbes, d'exalter les humbles, de confondre dans la foule les privilégiés d'un monde où un ^bîme séparait le maitre de l'esclave, et le riche du pauvre. Le néant de la fortune, de la grandeur, de la gloire, de la science même, et de cette philosophie menteuse qui cache son hypocrisie sous des dehors spécieux, voilà le sujet ordinaire de ces entretiens qui rappellent un peu le comique lugubre de nos danses macabres. S'il se moque des puissants, il console volontiers les malheureux et les opprimés par le tableau du régime égalitaire qui règne chez Pluton. Alors que des barrières infranchissables s'élevaient entre les classes et les conditions, ces lieux communs eurent un double enseignement, puisqu'ils conseillèrent aux uns la modération, et aux autres la résignation *.
Dans ces causeries parfois amères se joue la verve étincelante d'un écrivain qui excelle à tenir l'attention en éveil. Il sait créer une action, communiquer la vie à ses figures, multiplier les incidents, unir le sérieux au piquant, la logique au sentiment et le bon sens à la belle humeur. Sous sa plume, tout se meut et s'anime, avec un naturel parfait et original jusque dans ses réminiscences. Toute pleine d'Homère et des tragiques, égayée des récits délicieux d'Hérodote, parée des grâces de Platon, sa mémoire puise le plus pur atticisme aux sources de Xénôphon et de Lysias. Elle conserve la forte saveur de Démosthène, et mêle l'àpreté d'Archiloque au caprice d'Aristophane ou à la fine observation de Ménandre. Toutes ces nuances concourent à l'expression d'une physionomie très personnelle : car Lucien est incomparable dans l'art de s'approprier les trésors de l'antiquité.
Les modernes. Dialogues abstraits. Boileau : « Les héros de ronian ». Fontenelle : Un bel esprit. — En recueillant sa
1. Ces dialogues prêchaient le détachement des biens de la vie. Peut-être la leçon est-elle trop forte pour des enfants de quatorze ans, pour des élèves de troisième. Mieux valait choisir dans les écrits du satirique des pages plus susceptibles do plaire à la jeunesse : le Songe, le Timon, Y Icare-Ménippe, Charon, ou encore le Nigrinus, le Coq, le Maitre de rhétorique. On vient de d'en apercevoir enfin.
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tradition, les modernes ne l'ont point fait oublier. On peut même dire qu'ils sont en général fort au-dessous de leur devancier. Cette infériorité vient principalement de ce quïls n'ont pas comme lui le sens dramatique. Au lieu d'imaginer des caractères tellement individuels qu'ils s'imposent au souvenir avec un puissant relief, ou des types tellement généraux quïls résument un travers et un ridicule sous des traits permanents et définitifs, leurs dialogues sont trop souvent des dissertations abstraites; et des interlocuteurs anonymes y développent une thèse politique ou littéraire, sous la dictée d'un auteur dont ils sont les compères. Mentionnons pourtant quelques-uns de ces essais.
Sans insister sur les pamphlets de la Ligue, où plus d'un mort fait appel aux vivants, le premier dialogue vraiment digne d'attention est celui où Boileau, nous amusant aux dépens de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, en ridiculisant notamment les Cyrus et la Clélie, met spirituellement en scène les Héros du Roman contemporain (1664), et Uvre à la risée des fadeurs ou fadaises déjà si vertement raillés par Molière dans ses Précieuses. — Il ne sied point non plus de passer sous silence un bel esprit qui aurait pu devenir un grand esprit, le neveu de Corneille, le Normand Fontenelle, qui, nouvellement débarqué à Paris avec une tragédie et un sonnet, publia, en 1683, son premier ouvrage en prose sous ce titre : Nouveaux Dialogues des morts. Le philosophe y préludait à sa vocation par des pensées très libres sur les sottises de notre espèce, par une sagacité indifférente aux dogmes, et par le sourire impassible d'un scepticisme tempéré. La fameuse querelle des Anciens et des Modernes allait éclater. Or, dans un entretien entre Socrate et Montaigne, il efileurait la question d'une main légère, comme aurait pu le faire un Saint-Evremond. Il présentait ainsi bien des vérités, avec une désinvolture toute mondaine, comme les dragées ou les pastilles d'une bonbonnière. Dans ces trente-six dialogues on goùle des idées neuves et une érudition piquante; mais ces mérites sont gâtés par une subtilité prétentieuse, l'abus du paradoxe et la manie de l'antithèse. C'est du cartésianisme de salon ou de boudoir, comme mis en menuet sur les airs de M. de Benserade.
SES VISEES PEDAGOGIQUES. 401
Fénelon : ses -visées pédagogiques. Le préceptenr d'un enfant terrible. Crises orageuses. Dextérité du maître. —
Bien autres furent les visées de Fénelon dans le délicieux recueil où, véritablement émule de Lucien, il réussit parfois à régaler, sinon à le surpasser, sans avoir jamais eu pourtant la moindre arrière-pensée d'entrer en parallèle avec lui. Autant Fonlenelle est précieux et affecté dans le choix de ses sujets et de leurs combinaisons artificiellement concertées, autant le précepteur du Dauphin nous agrée par la simplicité de son aisance familière et les grâces négligées qui furent un des secrets de son génie. C'est que, bien loin de se mettre en frais de coquetterie, et de capter par des gentillesses un succès de vanité, il n'avait pas même eu l'ambition de publier ces feuilles éparses qu'il improvisa au jour le jour, et selon l'occasion, pour enseigner à son royal disciple quelques principes de con duite, ou fixer dans son souvenir les principaux événements de l'histoire. On sait en effet que la plupart de ces Dialogues, tardivement imprimés après la mort de Fénèlon, parurent pour la première fois dans l'édition de Versailles, de 1820 à 1824.
Il comptait trente-huit ans lorsque le duc de Beauvillier, gouverneur des enfants de France, lui confia le poste de précepteur du jeune prince que sa naissance destinait à régner un jour 1. C'était une responsabilité périlleuse, car il fallait dompter ou assouplir un caractère dont la violence n'avait pas encore subi la moindre contrainte. « Né avec un naturel à faire trembler, l'enfant était fougueux jusqu'à briser ses pendules quand elles sonnaient l'heure qui l'appelait à ce qu'il ne voulait pas, et jusqu'à s'emporter contre la pluie quand elle s'opposait à ses désirs ^. » Son orgueil passait toute mesure, si bien que Saint-Simon put dire : « De la hauteur des cieux il
1. Fénelon eut sous ses ordres l'abbé Fleury, sous-précepteur, l'abbé de Beaumont, son neveu, et l'abbé de Langeron, lecteur.
2. Ces traits sont empruntés à Saint-Simon. (Voir dans les Fables de Fénelon le portrait du fantasque ; cela est peint d'après nature.)
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ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent ».
Il est vrai que. dans ce tempérament de salpêtre et de feu, le maitre allait trouver des secours à côté des obstacles. Car, loin de ressembler à son père, nature inerte et obtuse qui manquait de tout ressort, le duc de Bourgogne offrait à l'adresse d'un éducateur des ressources généreuses de volonté, de cœur et d'intelligence. « L'esprit et la pénétration brillaient chez lui de toutes parts. Jusque dans ses furies, ses réponses étonnaient,' ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même en ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites : sa vivacité de conception était un prodige i. C'est dire qu'il fallait une douce fermeté pour apaiser bien des crises orageuses. On en jugera par l'épisode que voici. Dans uni de ses fréquents accès de colère, le petit révolté avait osé dire al son précepteur : « Vous oubliez qui je suis, et qui vous êtes ».[ Devant cette impertinence, Fénelo'n abandonna tout un jour lel coupable à ses réflexions, sans échanger avec lui un mot ou uni regard. Puis, le lendemain, dès le malin, entrant dans sa chambre, il lui dit d'un ton grave et triste : « Vous prétendez,! monsieur, savoir ce que vous êtes et ce que je suis. Eh bien, ill est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et| l'autre.... Vous vous imaginez donc être plus que moi? Quelques valets vous l'auront dit; et moi, je ne crains pas de vous dire,! puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous com-j prenez assez quil n"est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se faire ur| mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage si vous vouliez tirer vanité de votre rang, qui n'ajoute rien à votnl mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières.... Vous ne savez que ce que je voua ai appris. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, e| je l'ai, au contraire, pleine et entière sur vous. Vous croyeJ peut-être que je m'estime heureux de l'emploi que j'exercj auprès de vous. Désabusez-vous. Je ne m'en suis chargé quj
\. Saint-Simon. Lisez dans les Fables de Fénelon la jolie allégorio de l| Médaille, Vous y verrez les qualités et les défauts du prince.