‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 186 sur 337 · UNE CONVERSION TROP REUSSIE · texte numérisé non relu

UNE CONVERSION TROP REUSSIE

pour obéir au Roi ; et, afin que vous n'en doutiez pas, je vais TOUS conduire chez Sa Majesté, pour la supplier de vous aommer un autre précepteur. » Sous le coup de cette menace jui n'était pas vaine, l'enfant se répandit en pleurs et en jrières. Mais, prolongeant son anxiété, Fénelon ne céda qu'aux îollicitations de Mme de Maintenon; encore fit-il signer le îillet suivant : « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de fénelon de faire sur-le-champ tout ce qu'il m'ordonnera ; et, si 'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions. Fait à /^ersailles. Signé ; Louis. »

Une conversion trop réussie. Les mécomptes de Fénelon. — Cette promesse ne fut tenue que trop strictement; car fénelon réussit plus que de juste à étouffer des ardeurs intem- )érantes. L'enfant terrible devint en effet, selon les propres ermes de Fénelon, dans sa correspondance, un prince « timide, nesuré à l'excès, irrésolu, renfermé, raisonnant trop, et agissant trop peu, rêveur, chimérique, livré aux pratiques d'une lévotion minutieuse, ou à des amusements puérils qui apetisient l'esprit ». En 1710, dans le fort d'une guerre malheu- «use, quand Lille était aux abois, il employa plusieurs heures L faire des processions pour le succès de nos armes. Lorsqu'on int lui annoncer la prise de la ville, on le trouva jouant au 'olant et sachant déjà la nouvelle. La partie n'en fut pas nterrompue. Ces défauts, Fénelon devait être plus tard le >remier à les déplorer, mais sans voir que la plupart étaient un )eu l'œuvre d'une influence qui avait été trop efficace, comme 'indique cet aveu qui lui échappera dans une lettre écrite au lue de Chevreuse, après la mort du grand Dauphin : « Au nom le Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, li par aucune personne au monde s. Ce conseil n'eut que le ort d'être trop tardif. Le directeur ne pouvait plus défaire son )ropre ouvrage. Par exemple, il avait inspiré au prince une erreur si outrée de la flatterie que, pour échapper à ses pièges, l se réduisit à vivre presque seul. La crainte de causera autrui m oubli de la chanté, et de provoquer à la médisance « l'em- )échait, ait Saint-Simon, d'interroger personne sur les autres ». ^u lieu d'avoir le véritable esprit de la religion, il en retenait iurtout les minuties, les scrupules superflus, les cas de cons-

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cience, certaine routine étroite et trop littérale. Bref, d'un petit monstre qui risquait de tourner au Caligula et au Néron, selon le mot de Saint-Simon qui est aussi celui de Sainte-Beuve, Fénelon avait fait un bon jeune homme, plutôt qu'un souverain, sachant penser et agir en roi. Pourtant, qui donc oserait lui en vouloir, du moins après avoir admiré les ouvrages qui font tant d'honneur aux intentions d'un précepteur ambitieux de rendre son disciple capable de toutes les vertus humaines et royales ?

Mentor et Téléniaquc. Fénelon vent réeoncilier la morale et la politique. — Cette idée fixe éclate dans ses Dialogues des morts, comme dans ses Fables et son Télémaque. C'est toujours un Mentor chrétien voulant former un autre saint Louis, apprendre à un prétendant le détail des devoirs qui l'attendaient sur le trône, le munir de bonnes maximes, et le ramener sans cesse, à son insu, par des chemins agréables, à l'idéal sévère d'une royauté pacifique, bienfaisante, maitresse de ses passions, dévouée au bonheur des peuples.

Voilà l'unité de ce livre ingénieux dans lequel nous pouvons suivre tous les progrès d'une intelligence qui s'épanouit et s'éclaire. Il est dominé par un vif sentiment de justice et de charité, par la préoccupation constante d'associer l'honnête à l'utile, d'introduire la probité dans le gouvernement des nations, et d'en confondre les principes avec ceux de la morale universelle. Pour le démontrer, il suffit de citer quelques-uns des titres qui résument la conclusion de tel ou tel dialogue. « La grandeur à laquelle on ne parvient que par le crime ne saurait donner ni gloire, ni bonheur solide (VII, Romulus et Rémus). — Le véritable héro'isme est incompatible avec la fraude et la violence (IX, Romulus et Tatius). — La tjrannie est souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples (XII, Solon et Pisis trate). — Dans un souverain, ce n'est pas l'homme qui doit régner : ce sont les lois (XXII, Dion et Gélon). — Un prince ne peut trouver de bonheur et de sûreté que dans l'amour de ses sujets (XXIII, Platon et Denys le Tyran). — La générosité et la bonne foi sont plus utiles dans la pohtique que la finesse et les détours (XXXV, Camillus et Fabius Maximus). — Dangers du pouvoir absolu dans un souverain qui a la tête faible (XLIX, Ca-

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ligula et Néron). — Un prince fourbe et méchant rend ses sujcls traîtres et infidèles (LVIII, Louis XI et le cardinal La Balue). —: Funestes eQets de la passion de l'amour dans un prince (LXIII, Henri Vil et Henri VIII d'Angleterre). — Il vaut mieux être père de la patrie en gouvernant paisiblement son royaume, que de l'agrandir par ses conquêtes (LXIV, Louis XII et François l*""). » — Ailleurs on saisit des allusions précises faites à des travers qu'il fallait déraciner, par exemple quand il est question « des malheurs où tombe un prince ombrageux et soupçonneux » (LXXV, Louis XI et l'empereur Maximilien).

La leçon est encore plus directe lorsque Fénelon blâme f ceux qui cherchent la retraite par inquiétude plus que par " esprit véritable de religion » (LXV, Charles-Quint et un jeune moine de Saint-Just), ou signale les périls « d'un caractère faible » (LV, le prince de Galles et Richard son fils). — Partout se déclare un sage qui, sans optimisme ni pessimisme, réprouve une misanthropie orgueilleuse ou égoïste, ne s'aveugle pas sur les misères humaines, mais professe que nous devons aimer nos semblables tels qu'ils sont, et travailler à les rendre meilleurs (XVIII, Socrate, Alcibiade et Timon). — Notons enfin que les lettres et les arts ne sont point oubliés par un maitre soucieux d'intéresser le petit-fils de Louis XIV à toutes les gloires de la paix. Parmi ces quatre-vingt-neuf dialogues, le plus exquis peut-être est celui qui fait converser ensemble Horace et Virgile. C'est qu'après le christianisme, Virgile fut le plus puissant auxiliaire de Fénelon dans la douce culture qui consistait à humaniser une âme. La magie du poète conjura tout réveil possible de Néron. Signalons encore les dialogues de Parrhasim et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussin.

L'histoire édifiante. Les grands hommes confe.ssés par Fénelon. — Mais c'est surtout à l'histoire politique des anciens et des modernes que sont empruntés les noms des interlocuteurs. Le procédé le plus ordinaire est de provoquer leur confession publique, et de condamner les erreurs, les torts ou les crimes de leur conduite par des aveux dont la franchise apprend à un jeune prince comment il sera lui-même jugé par la postérité, s'il ne la séduit pas d'avance par ses vertus. Cette façon d'enseigner exigeait une connaissance intime de

tous les traits particuliers qui caractérisent les physionomies, et de tous les faits expressifs qui permettent de bien comprendre la variété des mœurs ou la différence des temps. En cela Fénelon reste le plus souvent fidèle aux convenances du vrai ou du vraisemblable. S'il pèche quelquefois par inadvertance, on excusera ces inexactitudes, comme aussi les nobles chimères d'une imagination qui se laisse décevoir par de beaux rêves. Après tout, si c'est une utopie de ne point séparer la morale et la politique, l'accord de ces deux mots et surtout de ces deux choses nous parait assez désirable pour qu'on ne décourage point ceux qui donneraient le bon exemple de les unir en fait.

Enseigner en amusant. Montaigne et Fénelon. Le style des Dialogues. — Nous ne serons pas moins sensibles à l'agrément d'une méthode pédagogique dont la dextérité fait miracle. Sans répandre des fleurs où il n'en faut pas, Fénelon évite partout et toujours le pédantisme et l'ennui. Il entretenait l'ardeur de son disciple en rattachant ses exercices aux incidents mêmes de sa vie quotidienne. Sous les déguisements de la fable, du conte ou de l'histoire, l'enfant ne cessait pas de recevoir des conseils, des encouragements, des réprimandes ou quelqu'une de ces fines louanges qui, sans exalter l'amourpropre, piquent d'honneur une âme bien née. Dans ces leçons pleines d'à-propos, il y eut autant de courage et d'indépendance que de prudence et de ménagements. On ne saurait manier avec plus de sûreté les fibres intimes d'un cœur et d'une conscience. Même quand Fénelon gronde, il sourit encore. Montaigne se serait reconnu dans cet art d'amuser la raison en l'instruisant.

Et que dire de ce style court, alerte, vif, délié, susceptible de tous les tons, alliant la douceur à l'énergie, l'abandon aux ruses d'une science consommée, la naïveté d'un premier mouvement à des calculs raffinés? C'est vraiment plaisir d'y puiser une sagesse où la philosophie antique se concilie avec l'Évangile. Si la pensée morale n'y dépasse point l'intelligence d'un enfant, si l'histoire y est touchée plus que traitée, tous les âges y goûtent cependant ce charme irrésistible qui tient tout ensemble à la perfection de l'écrivain et à l'attrait sympathique de sa personne.

LA BRUYERE

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Débuts pénibles et obscurs. — Il est désormais établi que Jean de la Bruyère, fils d'un contrôleur des rentes et d'Elisabeth Ilamonin, fut baptisé, le 17 août 1645, dans l'église de Saint- Christophe, en la Cité. Il était né probablement la veille. II faut donc restituer à Paris l'honneur attribué longtemps à Dourdan, ou à quelque village voisin. Il appartenait à une famille d'anciens ligueurs, et il paraît qu'il fut élevé à la congrégation de l'Oratoire ; mais, tout en passant par les écoles, il dut connaître de près la campagne et la province, comme l'atteste d'un côté S9, sympathie compatissante pour les misères du paysan, de l'autre sa description de la a petite ville » dont la physionomie est si expressive. Il étudia le droit, et eut le titre d'avocat au Parlement; mais, abandonnant le barreau à Vingthuit ans, il acheta, le 23 décembre 1673, l'office de trésorier des finances dans la généralité (circonscription financière) de Caen, sans être assujetti à la résidence : car les honoraires d'une charge qui lui rapportait deux mille trois cent quarantehuit livres, lui permirent de vivre à Paris dans une studieuse indépendance qui convenait à ses goûts. Il ne résigna cette sinécure qu'en 1687, et attendit cette époque pour exercer sa malignité contre les gens de finance. On conjecture qu'il essuya des revers de fortune vers l'époque où un contemporain, un de ses détracteurs, Bonaventure d'Argonne, le représente habitant « une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapis-

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série que le vent soulevait », à l'arrivée des ^visiteurs ouvrant la porte de cette mansarde. Toujours est-il — du moins si Ton en juge par certains accents du chapitre sur le mérite personnel — qu'il n'ignora pas l'horrible peine de se faire jour. Ce fut sans doute alors que, sacrifiant sa chère liberté, il consentit, en 1680, sur la recommandation de Bossuet, à entrer dans la maison du grand duc de Condé, pour y enseigner l'histoire à son petit-fils, le duc de Bourbon, élève peu digne d'un tel maitre, mais intelligent, et qui conserva toute sa vie, dit Saint-Simon, « les restes d'une excellente éducation ».

L'événement qui décide de son génie. Occasion de son livre. — Cet emploi fut pour sa destinée un événement décisif : « Qu'aurait-il été, se demande Sainte-Beuve, sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le grand monde, sans cette place de coin qu'il occupa dans une première loge au spectacle de le vie humaine et de la haute comédie de son temps? Il eût été comme un chasseur à qui manque le gros gibier, et qui en est réduit à se contenter d'un pauvre lièvre rencontré en plaine. » Au peintre, il faut en ellèt des modèles; or dans cette cour princière, dont les fêtes rivalisaient avec "Versailles, il put observer à loisir la fleur des originaux les plus huppés, toute une collection qui vint, sans le savoir, s'offrir d'elle-même à ses pinceaux. Un habile aurait pu profiter de cette situation pour des visées ambitieuses, tenter un rôle, et servir sa fortune, comme Chaulieu chez les Vendôme; Malézieux, à Sceaux, chez la princesse du Maine; ou Gourville, cet ancien laquais, devenu successivement la créature de Colbert, le factotum de Condé, qui eut l'honneur insigne de faire la partie du roi, et celui plus durable de nous laisser des mémoires supérieurement écrits. Mais La Bruyère, vrai philosophe d'une âme fière et d'un cœur élevé, ne voulut être que témoin, que moraliste, pour son plaisir et celui du public. C'était retrouver l'indépendance.

A l'attrait d'une curiosité qui éveilla sa vocation s'ajoutait pour lui l'avantage de la sécurité : car un talent qui allait s'essayer en un sujet plein de périls avait besoin de se sentir protégé par un asile inexpugnable aux inimitiés du dehors.

Outre qu'un tel patronage le mit à couvert, le plus vif des

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