‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 215 sur 337 · THÉORIE DU STYLE NOBLE · texte numérisé non relu

THÉORIE DU STYLE NOBLE

piquent de bel esprit. Ils n'osent rien dire qui ne leur paraisse exquis et relevé; ils sont toujours guindés, ils croiraient se trop abaisser en nommant les choses par leur nom. Tout entre dans les sujets que l'éloquence doit traiter. »

Oui, voilà bien un maitre libéral; et nous ajouterons que le xvii'^ siècle, si décent ou si magnifique dans son langage, ne répugnait nullement à l'usage des termes les plus familiers. Corneille, Boileau, Bossuet surtout, sans compter les autres, n'ont-ils pas souvent appliqué les mots simples aux emplois les plus relevés? Avouons donc que le précepte de Buffon ne saurait être suivi stiMCtement, sans priver la diction de tout relief et de toute couleur. Admettons du moins qu'il peut entrer de la mode et du préjugé dans l'idée du noble. « Au temps de Ronsard, dit M. Nisard, un style noble retentissait de termes empruntés à la guerre et à la chasse. Pour BulTon, la noblesse du style, c'est son grand air à lui, et le travail de toute sa vie pour garder cet air, et se tenir toujours droit. Je doute que le petit pavillon du jardin de Monlbard où, jusqu'en ces derniers temps, le jairdinier faisait sécher ses graines, ait vu le naturaliste écrire, tel qu'on l'a représenté, en manchettes et poudré, l'épée de gentilhomme au côté ; mais, si on l'a dit, la faute en est à cette faiblesse de l'anobli pour le noble, nulle part plus messéante que dans des écrits dont le sujet est la nature, où il n'y a pas d'ordres privilégiés, et où tout est simple. » S'il y avait autrefois une fausse roture du langage comme des personnes, nous ne saurions donc aujourd'hui regretter que le progrès de l'état social ou des mœurs ait fait disparaître ces scrupules orgueilleux qui proscrivaient sans raison des objets" ou des mots très dignes d'entrer dans le vocabulaire oratoire ou poétique.

Cependant, bien qu'il y ait de l'excès dans une doctrine qui impose" comme qualités d'obligation les faiblesses d'un beau talent, n'exaigérons pas nous-mêmes notre critique. Convenons plutôt qu'en certains genres, qui exigent un peu d'apparat ou de montre, dans la chaire ou devant les académies, la méthode prônée par Buffon a souvent son à-propos, et qu'une crudité basse, se servant du mot propre pour traduire des images blessantes, ne saurait jamais être une richesse pour le lan-

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gage. Aussi notre conclusion sera-t-elle cette pensée de Pascal : « Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler la capitale du royaume ». Voilà du pur bon sens; en obéissant à cette règle, nous ne « masquerons pas » la nature par de vains déguisements, et nous ne risquerons pas non plus d'offenser les délicats par la rudesse d'une expression déplaisante.

On pardonne d'ailleurs à Buffon d'avoir été trop exclusif dans le souci de la tenue et de la dignité, puisqu'il le porta partout, en sa vie comme dans ses écrits. En reconnaissant aussi qu'il nous met trop en garde contre « le premier mouvement », et ce qu'il appelle « un enthousiame trop fort », nous n'aurons plus qu'à recueillir les paroles d'or qui terminent ces leçons données tout ensemble par le précepte et par l'exemple.

Quelle justesse dans ce principe, que nous appellerions volontiers un axiome! « Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'es^ prit, de l'âme et du goût. » L'excellence du fond ne vaut-elle paâ celle de la forme, quand il ajoute : * Les règles ne peuvent suppléer au génie.... Lïmitation n'a rien créé.... Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet. » Ne semble-t- 11 pas faire son portrait, lorsqu'il continue en disant : « Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales,... si le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière; si l'oti peut y ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin; si l'on sait en un mot représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées uli tableau harmonieux et mouvant, le ton sera... sublime »? Nous soupçonnons aussi qu'il songe à lui-même en affirmant « que les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité ».

Le style est l'homme même. — Il ne s'oublie pas davantage dans ce dernier mot dont la fortune est devenue si populaire : « Le style est l'homme même * ». Disons seulement qu'adopté

1. M. Nadaud de Buffon, dans les notes de la Correspondance, a publié divers fragments du discours de Buffon, tel qu'il était, lorsque l'auteur le communiqua à son ami M. de Ruffey. On remarquera que, dans cette première rédaction, le mot fameux le style est l'homme même ne se trouvait pas.

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