I. — Faits historiques
La correspondance de Voltaire est la plus vivante de ses œuvres. — H y a dans Voltaire des parties caduques et oubliées. S'il est digne d'Horace par ses Épitres et incomparable en ses Poésies légères, sa Henriade n'a plus aujourd'hui de lecteurs. En dehoi's de Mérope et de Zaïre, on ne connaît plus son Théâtre que de loin, et par ouï-dire. Charles XII et le Siècle de Louis XIV sont encore des livres classiques; mais les autres essais de l'historien — même VEssai sur les mœurs, et à tort — n'inspirent guère de confiance ou de curiosité : outre qu'il manque de cette éloquence soutenue qui est nécessaire au genre, il n'a pas toujours le sens des grandes choses, la passion l'aveugle souvent, et les progrès de l'érudition l'ont rendu suspect de lacunes ou d'erreurs. Bien que l'esprit du philosophe circule partout dans l'air que nous respirons, sa philosophie, n'étant que du bon sens, parait maintenant trop . timide aux audaces de la libre pensée. Quant au polémiste, il a été contesté par ses continuateurs qui ne peuvent plus se servir des mêmes armes contre les mêmes adversaires. De toutes ses œuvres, la plus vivante, la plus impérissable est donc sans contredit cette merveilleuse correspondance dont l'auteur justifie ce mot de Mme du Deffand : « Vous êtes un être bien singulier, et tel qu'il n'y en a jamais eu de semblable. Tout ce que vous avez dit, tout ce que vous avez vu, tout ce qui vous est arrivé ferait une vie assez remplie pour deux ou trois cents hommes. » C'est en effet un monument unique par son intérêt et son originalité. Tout en est précieux, jusqu'aux plus simples billets, jusqu'aux riens brodés par sa fantaisie sur de modestes cartes de visite.
C'est l'histoire d'un honuuc et d'un siècle. — Comment n'en serait-il pas ainsi"? L'ensemble de ces douze milliers de lettres écrites de 1711 à 1778 nous offre les Mémoires d'une existence mêlée, pendant plus de soixante ans, à tout ce qu'il y eut de considérable dans l'ordre philosophique, politique, religieux ou
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littéraire; c'est le tableau d'un siècle qu'on pourrait appeler l'âge critique de la France, puisque ses idées et ses mœurs contenaient en germe la plus décisive de nos révolutions. Ici donc, l'homme et son temps ne sauraient se séparer l'un de l'autre ■ voilà ce qu'à première vue nous apprend la liste de ses correspondants ; car ils n'appartiennent pas. comme ceux de Mme de Sévigné ou de Mme du Deffand, à un petit cercle de choix, mais bien à tous les mondes, depuis les rois jusqu'aux déclassés, depuis Frédéric jusqu'à Thiériot et à Baculard d'Arnaud. Sans compter soixante-trois anonymes, il y a là six cent quatre-vingtquatre noms représentant les lettres, les sciences, les arts, les salons, les affaires, les relations privées ou publiques, en un mot tous ceux qui, à des degrés ou à des titres divers, ont participé aux pensées, aux sentiments, aux intérêts, aux passions, à la vie si orageuse, si glorieuse et si longue du génie le plus militant et le plus infatigable. Pour éclairer toutes ces physionomies, il faudrait donc" une sorte d'encyclopédie biographique où figurerait l'élite de tout ce qui fut illustre en France et en Europe.
Daus ses lettres» Voltaire est le plus grand journaliste de la France. Sa vocation maîtresse. — De toutes les formes qui annoncent l'avènement de ce qu'on a appelé le quatrième pouvoir, à savoir la Presse, la correspondance de Voltaire est la plus expressive, et la plus agissante : aussi pourrait-on dire qu'il fut le plus grand journaliste de France. Le symptôme de sa vocation, c'est sa franchise belliqueuse et aussi avide d'influence que de renommée. Bien qu'il se plaigne souvent d'être « un homme public », et fasse mine d'aspirer à la retraite, il aime et cherche la lutte : elle semble même nécessaire à sa santé physique ou morale, voilà pourquoi nul n'a mieux su tantôt flatter l'opinion ou répondre à ses appels, tantôt la provoquer, la prévenir ou la dominer. C'est dire que son tempérament le prédestinait à exceller dans un genre qui est une improvisation perpétuelle, et n'exige ni la méthode, ni la réflexion patiente, ni les vues d'ensemble, ni les développements suivis et de longue haleine. Il fut en eiVet de ces intelligences fines et promptes qui devinent ce quelles ne connaissent pas, et, peu capables de porter le poids d'une démonstration»