‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 232 sur 337 · SON TEMPERAMENT DE JOURNALISTE. 5J · texte numérisé non relu

SON TEMPERAMENT DE JOURNALISTE. 5J

enlèvent la vérité d'assaut par l'entrain d'un premier élan. Toujours errant, toujours remuant, mobile comme la flamme, il n'a jamais cessé de se prodiguer ainsi au jour le jour, sans prendre le temps de se recueillir : « Il faut, disait-il, se remuer, se trémousser, agir, parler et s'emporter. » Ailleurs nous lisons : « Je voudrais que Newton eût fait des vaudevilles ; je l'en estimerais davantage. Celui qui n'a qu'un talent peut être un grand génie; celui qui en a plusieurs est plus aimable ». Même dans l'histoire, qui exige l'esprit d'ordonnance et de synthèse, il est discursif, sautillant, pétillant, et réussit mieux à l'aire une page qu'un chapitre, un chapitre qu'un livre. Or ce qui peut, dans bien des cas, être un défaut, devient le charme de ses lettres, où il n'obéit en général qu'à la fantaisie d'une imagination pétulante qui fait servir l'enjouement aux desseins les plus sérieux.

j Ubiquité de Voltaire. Ses démons- — Voilà bien, ce nous j semble, l'idée que laisse la lecture de cette correspondance exceptionnelle comme la situation de Voltaire en Europe. A Ferney par exemple, nous le voyons tel que nous l'aimons, ■. s'occupant à la fois des lettres et de la politique, de ses tragédies et de ses rentes, de sa manufacture de montres et des . Calas ou des Sirven, de ses maisons de campagne et de la guerre de Sept Ans, de ses contes en vers ou en prose et du ministère Turgot Retiré à cent cinquante lieues de Paris, il fl"en est pas moins présent partout, grâce à ce commerce épistolaire qui est sa façon de donner audience, et d'être en communication constante avec toutes les provinces de son vaste empire.

Battant des mains à chaque victoire, pleurant de rage à chaque défaite, ne se reposant de la guerre que par la guerre, il n'est donc pas de ces sages qui s'enfei-ment dans leur tour, comme Montaigne, et ne songent qu'à défendre l'égoïste sécurité de leur loisir. Loin de s'isoler, et de ne livrer au monde que le .superflu de èon esprit, il est attentif aux plus légers échos du dehors, il surveille tout ce qui se passe loin de lui, il prend feu à la première étincelle; sa fibre s'émeut pour les affaires des autres comme pour les sienne?; il a surtout les yeux fixés vers Paris, et se tient au courant de tout ce qui intéresse les salons,

ol6 VOLTAIRE.

l'Académie, le théâtre, les cafés, le Parlement, ta sorbonne, la cour et la ville. Bref, son remue-ménage porte partout le mouvement et la vie : « Ce qui plait toujours en lui, dit Sainte-Beuve, c'est qu'il met de l'action à tout; les moindres choses, ou celles même qui chez d'autres feraient l'efifet de la raison prennent avec lui un air de diablerie. Démon du goût et de l'irritabilité littéraire ; démon de l'inspiration poétique et même de la correction; démon de la justice et de la tolérance contre les persécuteurs; démon de la civilisation, du luxe et de l'industrie, il a en lui la légion démoniaque au complet, il fait tout enfm par démon, par accès de verve. Il y avait le démon de Socrate; il y a les démons de Voltaire. » Ce sont ces démons qui font rage ou merveille dans sa correspondance — dont les douze mille billets qui nous restent ne sont que la moindre partie — et auxquels nous allons prêter l'oreille.

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