VOLTAIRE POLYGRAPHE
Réserves uéeessaires sur les antres écrits en prose de Voltaire. — Les autres aspects du génie de Voltaire débordent évidemment le cadre de ces études classiques. Diverses bienséances nous interdiraient d'examiner ici de près le conteur, le philosophe, le polémiste, et ils ne nous appartiennent guère que par le style et l'esprit.
Voltaire conteur; sa manière de tenir le lectenr en haleine- — 11 est vrai que c'est par là que Voltaire vaut le mieux en toutes choses. Comme conteur, par exemple, il n'est inimitable que par sa façon de dire les choses. Quant à l'intérêt des aventures, il est des plus minces et des plus fugitifs, et refroidi, comme à plaisir, par la fantaisie invraisemblable de la donnée, ou par la perpétuelle ironie de l'auteur. Mais il a une manière qui n'est qu'à lui de tenir le lecteur en haleine, en brouillant et débrouillant les situations, à la cavalière ; en dessinant et drapant ses personnages ou plutôt ses marionnettes, avec un véritable génie de caricaturiste; en éblouissant l'esprit par le pétillement continu de sa verve; en piquant ou en satisfaisant la raison par la foule bigarrée des aperçus humoristiques, des drôleries spirituelles et des vérités de bon sens dont ses contes ne sont que le véhicule. Ces qualités, mêlées à d'indicibles impertinences, brillent de tout leur éclat dans Candide, qui est le chef-d'œuvre du genre '.
1. On trouvera des échantillons suffisants do tout cela, aux impertinences près, dans les Extraits de M- Brunel. p. 79-121, Hachette.
LE conteur; le philosophe. 543
Voltaire philosophe : son probabilisme et son dédain de la métaphysique; sa préoccnpatïon de l'ordre moral et social. — 11 ne faut pas chercher dans Voltaire ce que nous avons cru trouver dans Rousseau, à savoir une conception systématique de la philosophie, de la politique ou de la morale. Il n'a de système qu'en critique littéraire. En philosophie, sur les plus hautes questions, il s'en tient à un probabilisme prudent. Sur l'existence de Dieu, il écrira par exemple : « Je me range à l'opinion de l'existence de l'Etre suprême, comme la plus vraisemblable et la plus probable ». Toute la métaphysique est au moins inutile à ses yeux, car « elle contient deux choses : la première, tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne sauront jamais ». Sur l'immortalité de l'âme, la matière créée ou éternelle, la liberté ou le déterminisme, il se bornera donc aux solutions du bon sens et dé Vanalogie, estimant que « les disputes métaphysiques ressemblent à des ballons remplis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent, l'air en sort, il ne reste rien ». Ce n'est pas lui qui prendra ces vessies pour des lanternes. Les lumières de la conscience, de la loi morale, suffisent pour y voir clair. « Je ramène toujours, dit-il, autant que je peux, la métaphysique à la morale. » Il ne lui demande que des postulats, les principes essentiels à la conservation de l'ordre dans les sociétés et de la justice dans le monde.
L'ai'ocat. — 11 avait même cette dernière si à cœur que, pour la servir, il s'est fait son avocat au tribunal de l'opinion publique. Toutefois dans tous ses mémoires, lettres et requêtes pour les Calas, les Sirven, les La Barre, les d'Etalonde, les Montbailly et autres clients de sa générosité intermittente, mais réelle, il narre plus qu'il ne peint, intéresse plus qu'il ne passionne, disserte surtout plus qu'il ne plaide. Il y reste sans doute au-dessous de l'éloquence de J.-J. Rousseau et de la verve de Beaumarchais, mais il y apparaît encore par sa langue limpide et alerte, comme égal à lui-même, c'est-à-dire comme un très grand écrivain.