‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 247 sur 337 · DÉNOMBREMENT DE SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

DÉNOMBREMENT DE SES ŒUVRES

sa collaboration à l'Histoire philosophique des Indes (1780) de Tabbé Raynal, qui ne va pas à moins d'un tiers de l'ouvrage, y compris, sans doute, ses plus grandes hardiesses ; l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron (1778-1782); sa correspondance, etc.

Mais beaucoup de ces œuvres, et des plus importantes, n'eurent qu'une publication posthume. Elles se trouvaient parmi les trente-deux volumes de manuscrits, dont six entièrement inédits, qui furent transportés, à sa mort, au palais de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, avec le reste de sa bibliothèque achetée par Catherine de Russie. C'est ainsi que furent publiés : eu 1796, la Religieuse, Jacques le fataliste, le Supplément au voyage de Bougainville; en 1798, Ceci n'est pas un conte; en 1821, le Neveu de Rameau, connu d'abord par la traduction d'une traduction allemande de Gœthe; en 1830, le Rêve de V Alemhert et le Paradoxe sur le comédien; en 1875, les Éléments de physiologie et quelques-uns des Salons, etc., outre l'inédit qui reste certainement à découvrir, dans les archives de la famille Vandeul, quand elle se décidera à les ouvrir à ceux qui en font patiemment le siège.

Vie de Diderot h partir de l'Encyclopédie. — Il y a peu de place pour les aventures dans une vie si occupée. Diderot n'en eut d'autres que celles de ses amitiés : sa brouille avec Rousseau, dont il sera question à propos de ce dernier, lequel eut certainement presque tous les torts ; son long et fidèle et si intellectuel commerce avec Grimm et sa bonne amie Sophie VoUand et autres familiers, tels que le sculpteur Falconnet; et entre temps les séjours et ripailles, dissertations, récits à perte d'haleine, à la Chevrette, chez Célimène-d'Epioay, ou au Grandval surtout, cette abbaye de Thélème ultra-philosophique, chez Mécène-d'Holbach.

Un seul événement vint rompre l'active uniformité de cette vie. Vers 1763 ou 1765, Diderot, qui voulait vendre sa biblior thèque, « ses chers outils », pour doter sa fille, le fit savoir par Grimm à Catherine, qui lui en offrit 15 000 francs, une pension annuelle de 1 000 francs et la charge d'en être le « dépositaire » sa vie durant. Dès lors il est le factotum littéraire de l'impératrice à Paris, lui fait, le 21 mai 1771, une visite qui dure sept mois.

Mais le froid de la Russie lui a donné un n)al qui deviendra une hydropisie de poitrine, laquelle devait triompher de sa robuste constitution. Il mourut le 31 juillet 1784, dans un bel appartement que Catherine lui avait loué rue de Richelieu.

De V Encyclopédie un peu et de la générosité de Catherine surtout il avait tiré des sommes qui le mettaient à l'abri du besoin, et le bohème de jadis mourut dans cette belle et d'ailleurs légitime aisance qui fera toujours défaut au pauvre Jean- Jacques *.

Li'hoiume. Sa santé; son exubérance. — Au physique, Diderot était d'une complexion athlétique, « gros, et gras et taillé en porteur de chaises », nous dit le comte de Cheverny. Il se servait de sa force volontiers, ayant rapporté de son commerce assidu avec les idées anglaises celle de la self-protection; et c'est ainsi qu'un jour, au parterre de l'Opéra, il saisit au collet et eût jeté dans l'orchestre un jeune homme qui, dans le feu d'une discussion littéraire, et le prenant pour un procureur endimanché, le nasardait. Il lui importait peu que jeux de mains fussent jeux de vilains; jamais il ne se piqua de se décrasser et resta peuple ouvertement, en cela et dans le reste, aimant « à se crever de mangeaille >, à l'aise au cabaret, gêné à la Chevrette.

Avec cela d'un naturel entrant et bruyant, et « forçant l'attention » par des tapes, témoin cette remarque de Garât qu'il voyait pour la première fois : <r Lorsque nous sommes debout, il m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui », et ce passage d'une lettre de Catherine à Mme Geoffrin : « Je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires; i'ai été obhgée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de ses gesticulations ».

. Cette pantomime expansive était complétée chez lui par des

1. Cela allait dans les cent vingt mille francs, qa'il faut tripler, pour avoir, à leur valeur relative d'aujourd'hui, le chiffre des bienfaits de Catherine. Cf. Louis Ducros, Diderot, p. 130-131 ; et sur l'el'Jicacité de ces bienfaits : A. Rambaud, Catherine 11 et ses correspondants (Revue des Deux Mondes, 1" février 1877).

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