Cf. ci-après, Lettres choisies du XVIII^ siècle, p
Le philosophe. — Dans ce siècle de philosophisme et oans le monde même des philosophes, Diderot était appelé couramment le Philosophe, c'est-à-dire le philosophe des philosophes, le philosophe en soi. Nous n'avons pas ici à approfondir et discuter ses titres à cet honneur, mais simplement à les énoncer.
Il est vrai qu'il savait l'histoire de la philosophie comme pas un. Il avait traversé tous les systèmes, évoluant, pour son compte, du déisme de la Lettre sur les aveugles à l'athéisme tranquille du Supplément au voyage de Bougainville. Il ne niait pas Dieu, il l'ignorait. Son dernier mot,i qui est de la veille de sa mort, à sa fille et à ses amis, fut : « Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité >. Le vrai, le beau, le bien, voilà ce qu'il appelle « ma trinité ». Son Dieu c'est la Nature, à laquelle il veut qu'on élève un temple dont il esquisse même le plan. La matière sensible, protéiforme, mais évoluant en vertu de la loi de continuité de Leibnitz et tendant, à travers les modalités des espèces, à être et à persévérer dans Vêtre, suivant la formule d'un autre de ses maîtres, Spinoza, voilà sa conception du monde. « Je fais de la chair avec de l'âme », s'écrie-t-il dans une de ses dissertations, et réciproquement. L'àme à ses yeux était, pour ainsi dire, de la matière parvenue et condamnée d'ailleurs à déchoir. Le dernier mot de son phénoménisme matérialiste — si l'on peut ainsi dire — est que tout être n'est que la somme de quelques tendances. L'important, l'ancre de salut sur laquelle il faut s'amarrer, c'est, comme dit ce bohème de Rameau, « que vous et moi nous soyons et que nous soyons vous et moi : que tout aille d'ailleurs comme il pourra ».
A travers le tout, quelques intuitions de génie et qu'on a louées éloquemment ', Par exemple, dès V Interprétation de la Nature (1764), il esquisse le cercle de l'évolution perpétuelle des espèces ; dans le Rêve de d'Alembert, il dira textuellement : « Les oi'ganes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes », et il indiquera la loi de l'accroissement continu des organes par leur exercice ; il entreverra çà et là la puissance du temps considéré comme facteur principal de l'équation des êtres, la sélection naturelle et surtout la con-