‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 252 sur 337 · LE PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE

currence vitale, témoin le Neveu de Rameau, qui fondera, bien avant nos petits féroces, sa morale de struggleforlifer sur la loi qui veut que « toutes les espèces se dévorent >.

Oui, tout cela est fort curieux et formule d'avance les lois du transformisme et de Yévolutionnisme, et il l'a dit avant Darwin, avant Charles Bonnet, avant Robinet, mais il ne faudrait pourtant pas oublier qu'il n'a pas dit tout cela avant Buffon '. Il n'en reste pas moins acquis que Diderot, mathématicien et surtout physicien et naturaliste très suffisants, a eu l'intuition très nette de la grandeur et de la mission prochaine de la science.

Mais ce n'est pas là un système à serrer de près. Diderot s'est agréablement moqué — dans la vision de Mangogul, cette savoureuse fantaisie qui est comme le commentaire du mot de Newton : « Physique, préserve-toi de la métaphysique » — , de ces faiseurs de systèmes qui vont presque nus, « car tout leur vêtement consistait en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième partie de leur corps ». Et il s'écrie, par la bouche de Platon : « Qui rassemblera ces morceaux et nous revêtira de la robe de Socrate?» Certes ce n'est pas lui, mais si son manteau philosophique est taillé en habit d'arlequin, et si les pièces en sont médiocrement cousues, du moins couvre-t-il en entier son homme, lequel s'y drape carrément. Son Platon dit qu'il a quelque part « un petit sanctuaire, où il conduit ceux qui reviennent des systèmes », où il les occupe « à connaître l'homme, à pratiquer la vertu et à sacrifier aux grâces » : il n'en eût donc pas banni Denis Diderot.

Il est vrai que sa morale est fort mêlée, qu'il nie nettement et sans relâche la liberté morale, qu'il est pour les passions fortes d'une indulgence qui va jusqu'à les légitimer, d'une sympathie dont l'expression est souvent cynique et qui serait révoltante, si l'artiste ne plaidait ici les circonstances atténuantes, qu'enfin, concurremment avec Rousseau, et peut-être avant lui, il a pris ouvertement parti pour « l'homme naturel »

1. Cf. M.Edmond Perrier, la Philosophie zoologique avant Darwin, F. Alcan, chip. VII : et le savant éditeur de Buffon, M. de Lanessan, nous a conté qu'étonné de la profondeur extraordinaire de certaines vues de Diderot, il en avait cherché la source première hors de lui et l'avait trouvée dans Buffon.

contre « l'homme artificiel », le civilisé, celui que Jean-Jacques appelle quelque part Vhomme de Vhomme.

Mais il croit à la vertu qui lui apparaît à la fois comme un instinct et comme le meilleur des calculs. Il la prêche à sa fille, avec d'étranges considérants, mais de la meilleure foi du monde. Enfin nous savons qu'il la pratiquait assez pour qu'on ne laisse pas peser sur lui le vers de Gilbert :

La vertu qu'ils n'ont plus est toute en leurs discours.

Il était altruiste, avant que Cet Auguste Comte dont il est le précurseur sur tant de points, eût créé le mot. Il voulait qu'on fit son bonheur de celui de tous. Toute sa morale individuelle se subordonnait à la morale sociale. C'est strictement en vue de la société qu'il formait l'individu moral, et par là il est bien, en dépit ou en vertu de sa défiance de « l'honimc-peuple », un authentique architecte de ces Salentes sociales dont la dernière en date s'appelle la Cité moderne ^

Le critique littéraire. — H J a heu de distinguer trois sortes de critique chez Diderot : l'une, la littéraire, à laquelle son lyrisme coutumier fait beaucoup de tort; l'autre, la dramatique, où celui-ci ne réussit pas à obombrer e.t à discréditer l'originalité et même la fécondité de ses vues; et enfin la critique d'art, où il a conquis un de ses plus solides titres de gloire.

De la critique littéraire il avait très suffisamment la première condition, à savoir l'ampleur de l'information, mais la seconde, l'indispensable, le goût, avait chez lui de singulières défaillances. Certes il a le' mérite d'avoir peu versé dans la critique négative, mais par l'inflammabilité de son sentiment, le débordement de son enthousiasme, l'hyperbole de ses éloges, la quintessence de ses analyses il serait parfois capable de vous dégoûter ou de vous faire rire de ce qu'il admire. Exemple : € Le poète dit :

Et des fleuves français les eaux ensanglantées

Ne portaient que des morts aux mers épouvantées.

1. Et ce n'en est pas la moins éloquente. Cf. M. Izoulet, la Cité moderne (Félix Alcan).

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