UNITÉ MÉCONNUE DE SON SYSTÈME
Les critiques de ses idées ont méconnu leur unité systématique et pourquoi. — Mais d'abord pourquoi les critiques de ses idées ont-ils méconnu leur unité systématique ^? C'est parce qu'ils ont exagéré la nature des paradoxes et l'étendue des contradictions qu'on y relève, les uns, comme Voltaire, parce qu'ils avaient un iiilérct évident à en discréditer l'auteur, le « sophiste sauvage s, selon le mot injuste de Byron qui l'admirait pourtant; les autres, comme Saint-Marc Girardin, parce qu'ils étaient à la fois séduits et offusqués par l'éclat de ses paradoxes, au point de ne plus voir dans le reste que des « lieux communs » ; d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, parce qu'ils lisaient toujours les mêmes œuvres de Jean-Jacques, et, dans ses oeuvres, les mêmes pages, si bien qu'ils auraient pu et dû déclarer, comme le Français qu'il met en scène dans son troisième dialogue : « Avant néanmoins de me décider tout à fait, je résolus de relire ses écrits avec plus de suite et d'attention que je n'avais fait jusqu'alors. J'y avais trouvé des idées et des maximes très paradoxes, d'autres que je n'avais pas pu bien entendre. J'y croyais avoir senti des inégalités, même des contradictions. Je n'en avais pas saisi l'ensemble assez pour juger solidement d'un système aussi nouveau pour moi. » Enfin combien de lecteurs de ses œuvres, parmi les plus sincères, ressemblent à leur auteur sous l'arbre de Vincennes. Jls ont « l'esprit ébloui de mille lumières, des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion » qui les jettent t dans un trouble inexprimable s. Effrayés par le fracas des vérités, des contre-vérités et des erreurs qui se heurtent sous leurs yeux, ils renoncent trop vite à savoir si leur éloquent auteur les conciliait sincèrement dans son esprit, ou s'il ne fut le plus souvent qu'un charlatan, passé maître dans l'art d'attirer l'attention sur des banalités par un étalage préalable de scandaleux paradoxes. Ils se bornent alors à répéter finement avec Bersot, résumant Saint-Marc Girardin : « Rousseau a porté immédiatement à sa perfection un art qui a été beaucoup
1. Seul M. Paul Janet nous semble s'ôtro avisé de cette unité systématique, quand il païle du passage si délié du vrai au faux, dans la, Politique de Bouseau; mais il n'a pas cru devoir la faire ressortir, sans doute parce qu'elle importait peu à son examen do la valeur absolue des idées politiques de notre auteur. (Cf. Histoire de la science politir/ue. t. II, page 418 sqq., 3« éd.)
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oyi JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
pratiqué depuis, l'art de tirer un coup de pistolet dans la rue pour attrouper les passants. On est émerveillé de la clairvoyance qu'il a eue dans cette affaire. » On voit tout ce que cet éloge de la clairvoyance de Rousseau, s'il était pleinement mérité, retrancherait de sa logique et surtout de sa bonne foi. Il s'ensuivrait en effet que ses œuvres ont deux parties fort distinctes, dont l'une serait toute paradoxale et uniquement destinée à une réclame, comme on dit, en faveur de l'autre. Nous osons être d'un avis différent, estimant que Rousseau a professé, avec une égale sincérité, vérités, demi-vérités et paradoxes, et qu'on peut même montrer le lien qui unissait les uns et les autres en un corps de doctrine très cohérent, du moins dans sa tête.
Méthode pour lire ses écrits et saisir la « chaine de leur contenu ». — Pour s'en convaincre, il suffît de le lire avec une certaine méthode, celle-là même qu'il proposait^ dans l'avant-dernier et le moins connu de ses écrits. Ecoutons en effet le Français des Dialogues : « J'avais senti, dès ma première lecture, que ses écrits marchaient dans un certain ordre, qu't/ fallait trouver pour suivre la chaine de leur contenu. J'avais cru voir que cet ordre était rétrograde à celui de leur publication et que l'auteur, remontant de principe en principe, n'avait atteint les premiers que dans ses derniers écrits. Il fallait donc, pour marcher par synthèse, commencer par ceuxci. et c'est ce que je fis en m'attachant d'abord à VÉmile, par lequel il a fini, les deux autres écrits qu'il a publiés depuis ne faisant plus partie de son système, et n'étant destinés qu'à la défense personnelle de sa patrie et de son honneur. »
Quel est donc ce système? Exposons-le en bref et nous y trouverons la chaîne du contenu de ses œuvres ; puis nous la suivrons pour les analyser; enfin, après avoir demandé à ses écrits apologétiques et à ses divers opuscules un supplément d'informations, nous aurons la mesure de sa logique, de sa bonne foi et de son talent. Connaissant déjà les faits de sa vie, nous pourrons alors comparer et juger l'homme et l'auteur.
Le « grand système » de Rousseau. — L.a thèse» l'anti» tlièse et la synthèse. — En janvier 1762, la Nouvelle Héloïseayant été publiée, VÉmile et le Contrat social étant sous presse,