LAMARTINE — VICTOR HUGO - MICHELET
L — Faits historiques.
La Chanson de Roland, et les traditions historiques. — Égiiihard. — L'Astronome Limousin. — Si l'épopée a le privilège de charmer Tenfance ou la jeunesse des peuples, on ne saurait nier que la France, elle aussi, et plus qu'aucune autre nation moderne, ait entendu la voix de la Muse héroïque. En effet, durant les temps qui furent l'aurore du moyen âge et de la société féodale il y eut une telle floraison de poésie guerrière et chrétienne, chevaleresque et galante, féerique et romanesque, que la critique achève à peine de s'orienter parmi la masse de ces poèmes dits, dès le xiii^ siècle, chansons de Geste, dont le nombre est d'une centaine et dont l'étendue va de mille
ÉTUDES LITTÉRAiaES. U. — 1
à vingt mille vers. Ils gravitent autour des noms idéalisés par renlhousiasme populaire, et se ramènent à ces trois groupes dits du cycle français, du cycle breton et du cycle antique, que le trouvère Jean Bodel d'Arras distinguait déjà, en ces termes, au début de sa Chanson des Saxons (xiii^ siècle) :
Ne sont que III matières à nul homme antandant De France et de Bretaigne et de Rome la grant.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'agiter les problèmes qui intéressent cet épanouissement touffu de poèmes indigènes i. Il nous suffira d'observer que .chaque grande famille, chaque province, chaque race eut ses héros, et qu'au-dessus de ces figures em pruntées à des légendes locales grandit et finit par dominer celle de Charlemagne, et que de toutes les chansons dont ses gestes ou hauts faits furent k centre, la plus mémorable est celle de Roncevaux.
Elle fut inspirée par le retentissement prolongé diin fait historique, du moins s'il faut en croire ce que raconte le vieux chroniqueur Angilbert, dans une page des Aiinalcs qu'on a longtemps attribuées à Eginhard. La voici traduite du latin original : « L'an du Christ 777, Charlemagne était à Paderborn, lorsque l'émir Ibinalarabi vint se présenter à l'empereur, avec d'autres Sarrasins ses compagnons, pour lui faire don de sa personne et des cités que le roi des Sarrasins avait confiées à sa garde. L'année suivante, cédant aux conseils des Sarrasins, et entrainé par l'espoir bien fondé de conquérir une partie de l'Espagne, Charlemagne rassembla son armée, et se mit en marche. 11 franchit la cime des Pyrénées, dans le pays des Gascons, attaqua d'abord Pampelune, dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il passa l'Ebre à gué, s'approcha de Caesaraug.usta (Saragosse), capitale de cette contrée, emmena les otages que lui offraient Ibinalarabi, Aubuthaur et quelques autres chefs, puis revint à Pampelune. 11 en rasa les murs jusqu'au sol pour que ses habitants ne pussent se révolter. Alors, résolu au retour, il
1. On trouvera un résumé de l'état actuel do la philologie et de la critique sur ibS principaux d'entre eux, dans le Précis historique et critique de la littérature française par M. Eugène Lintilhac, t. I, 2* éd., p. 40-59 (Paris, André-Guédon).