‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 282 sur 337 · THÈSE DU « THEATRE UTILE · texte numérisé non relu

THÈSE DU « THEATRE UTILE

avec une psychologie si pénétrante la comédie comme un divertissement dangereux entre tous, et s'en explique ainsi : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui ne soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naitre dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il parait innocent aux cames innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés etc. (t. ii, p. 116, éd. Havet).

Ou verra Rousseau s'emparer de ce même thème et de plusieurs autres qui lui viennent évidemment de ses devanciers, de Bossuet surtout, sans qu'il se croie obligé de les citer. Et en effet il regardera ces argumeftts d'un tout autre biais que celui de 1 la vie chrétienne », comme Pascal, et, après les avoir laïcisés, pour ainsi dire, il les enflammera avec une éloquence qui était le fruit d'une expérience toute personnelle et, à cette date, de passions tout actuelles.

Mais concurremment avec Boursault et Racine, d'autres laï^ ques avaient pris ouvertement la défense du théâtre. Molière affichait publiquement dans les placets pour Tartuffe l'ambition et presque le devoir de « corriger les mœurs du siècle ». L'austère Boileau lui-même soutenait que le poème dramatique avait parfois « rectifié l'homme plus que les meilleures prédications ». Et il devait se rencontrer en cela, et presque textuellement, avec le Babouc de Voltaire, auquel le spectacle tragique tire des larmes, en ne le laissant pas douter que ces héros et héroïnes « ne fussent les prédicateurs de l'empire ». Prédications^ prédicateurs, à propos du profane théâtre, quels grands mots ! Ce sont eux pourtant que Diderot, après le visionnaire Babouc, prendra à la lettre.

« Ce n'est pas au théâtre de remplacer l'Évangile », aurait dit M. de Lamoignon à l'auteur de Tartuffe : l'auteur du Fils naturel pensait exactement le contraire, quand il s'écriait avec son humour ordinaire : « Ah ! mes amis, si nous allons jamais

à la Lampedouze {île déserte entre Tunis et Malte) fonder, loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux, ce seront là nos prédicateurs {les théâtres).... Tous les peuples ont leurs sabbats et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs et qui leur en inspire le goût. »

Répliques de Rousseau. — Contre la pnrgation par la tragédie. — 11 n'y a ni tragédie ni comédie capables de produire ces effets, réplique l'auteur de la Lettres sur les spectacles. Pour ce qui est de la tragédie, Jean-Jacques lui refuse toute purgation efficace des passions. La pitié à laquelle elle mène par la terreur n'est qu' « un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité ». Objeclera-t-on les i pleureuses de loges si flères de leurs larmes »? Il réplique avec une ironie âpre et éloquente : « Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans les fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui? N'est-il pas content de lui-même? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre? Que voudrait-on qu'il fit de plus? Qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a point de rôle à jouer, il n'est pas comédien. »

Inutilité de la comédie. — « Arlequin sauvage » et le Systèute de Rousseau. — Quant aux comédies, les meilleures ne valent rien, témoin, par exemple, VArlequin sauvage de Delisle, pièce de la foire pour laquelle Rousseau paraît avoir une prédilection que la conformité du sujet avec son système suffit à expliquer ^ Ce n'est pas « le sens et la simplicité du

1. On y trouve en germe le système de Rousseau. Le fait est assez curieux pour être établi. — « Arlequin : Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses. Vous 6tes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l'argent ou d'autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement do tout ; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous feriez pendre s'ils avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne savez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer do lois comme nous. » — Voilà, ce nous semble, le premier grand principe de Rousseau, et cet aveu de Lélio

Page 1