‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 281 sur 337 · CIRCONSTANCES DE SA PUBLICATION. 6U · texte numérisé non relu

CIRCONSTANCES DE SA PUBLICATION. 6U

avait prête trop généreusement aux pasteurs de Genève un dogme si latitudinaire, un déisme si rationaliste que leur « socinianisme parfait » devenait le cousin germain du plus pur philosophisme. Les pasteurs s'émurent et rédigèrent une protestation contre cette annexion un peu cavalière du christianisme de Genève au très vague déisme encyclopédique. Puis ils appelèrent leur compatriote Rousseau à la rescousse. Celui-ci se montra tiède d'abord, ne se sentant pas en goût de controverse et n'aimant guère « qu'en matière de foi, l'on assujettisse la conscience à des formules ».

Mais une lecture plus réfléchie sans doute de l'article Genève l'éperonna et « réveilla son zèle ». Il s'avisa que le conseil donné par d'Alemberl aux Genevois d'établir une comédie était « pernicieux ». Il passa ensuite jusqu'à l'indignation en voyant clairement, écrit-il à un pasteur genevois, que l'auteur « ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens ». De ces deux griefs, le second, dont il se gardera bien de souffler mot publiquement, eût suffi à lui mettre la plume à la main tant il en voulait secrètement à Voltaire de le déferrer à Genève et de lui gâter sa ville natale, du moins à ses yeux. Mais le premier grief, celui qui allait faire le thème de la Lettre, n'était pas né de la nécessité de couvrir le second, pour guerroyer à couvert contre Voltaire. Nous avons vu, dès le Discours sur les sciences et les arts, et nous allons nous convaincre ci-dessous, combien cette proscription du théâtre faisait partie intégrante de son système.

Voilà comment et pourquoi sa tête se monta et il en vint à écrire celte fameuse Lettre à d'Alembei't, dite Lettre sur les spectacles, dans les circonstances particulières que l'on a vues plus haut, à Montmorency, dans le donjon de Montlouis que l'on y montre encore.

11 restait bien à prévenir une objection. Le public et la postérité ne manqueraient pas d'infirmer l'autorité d'un censeur du théâtre qui n'avait pas composé moins de sept pièces de théâtre, sans compter les ébauches (cf. ci- après, p. 662). Mais Jean-Jacques croyait répondre à tout, par un distinguo qu'on peut résumer fldèlement ainsi : le théâtre est un mal incurable et qu'il faut surtout veiller à ne pas inoculer, voilà pour

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Genève; mais quand il est à l'état endémique, que son goût est entré dans les mœurs, il est trop tard, et les remèdes seraient ici pires que le mal, voilà pour Paris. Au reste Jean-Jacques n'en était pas encore à une contradiction près entre ses actes et son sj-^stème *.

Les adversaires da théâtre avant Ronssean et la thèse du « théâtre utile ». — Innombrables sont les adversaires du théâtre avant Rousseau, depuis Solon ou Platon : innombrables aussi ses défenseurs et les partisans du « théâtre utile », depuis les archontes d'Athènes et Aristote jusqu'à Alexandre Dumas fils. Mais il nous suffira d'en nommer ici les principau.x:, sans remonter jusqu'aux Grecs, en nous en tenant aux deux derniers siècles, et sans examiner leurs arguments; car ils diffèrent essentiellement de ceux de Rousseau, en ce qu'ils sont tirés d'une morale indissolublement liée au dogme.

C'est par exemple le cas de tous les pères de l'Eglise pour ou contre appelés par Nicole d'une part, dans son Traité de la comédie (1658) et dans ses dix-huit Lettres sur VHérèsie imaginaire (1664-1665), où il était dit, parlant à Des Marets : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public » ; et de l'autre par Racine dans ses deux Lettres à l'auteur des Imaginaires, où il était répliqué : « Saint Grégoire de Naziance n'a pas fait de difficulté de mettre la passion de Notre-Seigneur en tragédie » ; ou encore par le P. Caffaro dans £on apologie des spectacles reproduite par Boursault, à laquelle répliquèrent si haut les Maximes et réflexions sur la comédie, où Bossuet, passant par-dessus toutes les tolérances de l'Eglise au moyen âge, tira à lui toute l'autorité des Pères et des conciles -.

A ces adversaires déclarés du théâtre au xvii® siècle, il ne faut pas oublier de joindre Pascal et la pensée où il signale

1. Pour de plus amples détails sur les circonstances de la composition et de la publication de la Lettre, et sur ses effets à Genève et l'accueil qu'elle reout dans le monde des lettres, cf. la substantielle et claire introduction de M. Biuael, op. cit., le tome XI de l'édition Musset-Pathay de Rousseau et M. Henri Beaudouin, op. cit.

2. Cf. pour les textes, au besoin, le Racine des Grands Ecrivains (Hachette), t, IV, et l'édition des Maxitnes et réflexions, par A. Gazier, avec une introduction d'une importance capitale sur la question (Belin).

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