AUTEURS
n'offrent qu'un intérêt littéraire assez meaiocre. Au siècle précédent, on se bornait, en général, pour mieux écrire; et les auteurs de profession eux-mêmes pouvaient faire passer da«s leurs lettres un esprit qui était le fruit de leurs, économies. Mais ceux du xviii" le dépensent presque tout entier dans leurs multiples écrits, et dans ces mille et une conversations littéraires qui se tiennent partout, depuis le salon jusqu'au café, en passant par le parterre et les coulisses des théâtres, les bals de ropéra et les places publiques, les cercles littéraires et les tripots. Ils n'ont guère dans leurs billets que l'esprit du moment où ils écrivent.
Caractéristique des lettres d'antenrs aa XVIIIe siècle. — Cela n'empêche pas qu'on n'y trouve de bonnes pages, avec de remarquables traits de mœurs ou de caractères, et aussi de sensibilité ou d'esprit, comme à peu près partout alors, sans oublier l'intérêt évident de leurs confidences sur leur propre personne, et sur les mille épisodes de cette bataille d'opinions littéraires et philosophiques qui remplit le siècle et l'achemine pathétiquement vers son tragique dénouement.
Correspondances de Vanvenargues, Dncis, Fontenel'e, Montesqaien, Piron, Bnffon, Bartiiéiemy, Collé, Lebrnu, Boufilers, Bernardin de Saint-Pierre. — Il y a là une sorte d'intérêt, de progrés dramatique qu'on pourra noter avec le reste depuis les lettres de Vanvenargues (pp. oo, 58, 65, 67 sqq.) jusqu'à celles de Ducis (pp. 627, 629, 6.30), en feuilletant successivement celles de Fontenelle, qui y apparaît avec son amabilité spirituelle (p. 27); de Montesquieu, qui s'y décèle avec son mélange foncier de gravité philosophique et de verve gasconne (pp. 42, 44, 46, 47, 49) ; de Piron, qui y soutient assez bien sa répu'ation d'esprit (pp. 222, 223, 225) ; de Buffon, qui s'y découvre avec sa grâce naturelle à laquelle on ne rend pas assez hommage, ce qui calomnie la dignité de sa vie et la noblesse réelle de ses conceptions (pp. 312, 315, 318); de l'abbé Barthélémy, dont l'esprit ne doit pas faire oublier cette solidité érudite à laquelle le regretté M. Egger se faisait un devoir de rendre un périodique hommage, dans ses savantes leçons (pp. 409, 410, 411, 413); de Collé, qui y offre, par sa bonhomie spirituelle, un piquant contraste avec la malignité fiévreuse et
assez grossièrement néologue de son Journal historique (pp. 582, 584, 585, 587) ; d'Ecouchard Lebrun, dont l'esprit est mieux à sa place dans ses billets que dans ses odes (p. 602) ; de Boufflers, type de ces gentilshommes frottés de littérature et de bel-esprit, selon la mode universelle, et qui faillit persuader à ses contemporains que, comme les marquis de Molière, il savait tout sans avoir rien appris, mais qui eut au moins une fois du cœur et de la ténacité (p. 6H sqq.); dans celles de Bernardin de Saint- Pierre enfin, où s'étalent toutes les contradictions de cette humeur romanesque et sensible, et de cet optimisme misanthropique qui le prédestinaient à s'amalgamer avec Rousseau (pp. 619, 621, 622. 624).
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Faits notables de sa vie et dates de ses œuvres. — Son enfance oisive et vagabonde. Couiboiirg et Lneile. — François-René de Chateaubriand naquit à Saint-Malo, dans la rue des Juifs, le 4 septembre 1768, du comte René de Chateaubriand, ancien marin devenu armateur, et d'Apolline de Bédée, sa femme. Dixième et dernier ce, ayant devant lui un frère et quatre sœurs vivants, il fut négligé, abandonné aux gens et destiné d'abord à la marine. Après une enfance oisive et même polissonne, il fit aux collèges de Dol, puis de Rennes, des études plus ou moins classiques, mais qui devaient, dans les plans secrets de sa mère, dont toute l'affection allait à l'aîné, lui ouvrir les portes de quelque séminaire.
Ensuite il va à Brest attendre un brevet d'aspirant qui ne vient pas. Il revient alors et achève tant bien que mal ses humanités au collège de Dinan. Après quoi il vient séjourner, de quinze à dix-sept ans, au château de Combourg, situé aux environs de Dol, qui avait appartenu aux Coëtquen-Chateaubriand et que son père, pauvre cadet d'une famille très noble et très pauvre, mais mis à Taise par ses opérations de commerce maritime, avait racheté par point d'honneur. Ce séjour dont la sauvagerie n'avait pour divertissement que l'amitié exaltée de sa romanesque sœur Lucile, son aînée de quatre ans, devait avoir sur la formation de son tempérament moral une si grande influence, qu'à l'en croire c'est là « qu'il est devenu tout ce qu'il a clé ».
Au régîuient de IXavarre. En Amérique. — Après un faux départ pour Pondichéry, il se voit pourvu par l'entremise de son aîné d'un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. La vie de garnison et l'apprentissage du métier des armes lui réussissent; il se fait aimer de ses camarades et de ses chefs, est présenté au roi par son frère, traverse la cour et la société des gens de lettres, fait imprimer dans VAlmanach des Muses sa première' production, une idylle, VAmour des champs. Mais voici 89, la prise de la Bastille, dont il est un très passif témoin, l'émigration des officiers de son régiment, qu'il ne suit pas, et, n'ayant plus à prendre conseil que de lui-même — son père était mort le 6 septembre 1786, — il s'avise de partir pour le Nouveau-Monde, sous prétexte de chercher le passage du nordouest, en réalité, d'après ses confidences de préface, pour donner des cadres d'après nature à une épopée sur la destruction des Natchez qu'il avait en tète.
Parti le 5 avril 1791, revenu le 2 janvier 1792, sur la nouvelle de la fuite du roi à Varennes, qu'il apprend au désert par un journal anglais, il avait, en ces neuf mois, vu le large, la savane et les villes du Nouveau-Monde, les sauvages et Washington, et amassé le trésor d'impressions et de notes qu'il allait monnayer dans ses œuvres.
A l'armée dé Coudé. A Londres. Misère et littératare. Esi^ai sur les révolutions (1797). — Il se laisse marier à une riche héritière, Mlle de Lavigne, part aussitôt pour Paris, puis, sur le conseil de M. de Malesherbes, passe à l'armée des émigrés, où il fait ce qu"il croit son devoir, sans enthousiasme, mais bravement, en bon gentilhomme et en vrai soldat. Blessé à la cuisse d'un éclat d'obus, au siège de Thionville, sans compter deux balles à son adresse que pare le manuscrit à'Atala déjà dans son havresac, fiévreux, loqueteux et minable, mais quitte envers son nom et sa caste, il passe en Angleterre, où il connaît la pire détresse, reste jusqu'à cinq jours sans manger, touche le fond des misères de Fémigralion, et songe même à imiter son ami Hingant qui s'était poignardé, — et en réchappa d'ailleurs.
Quelques secours reçus des siens, des travaux de manœuvre litiéraire le font vivoter, et il souge à demander à sa plume de
a LES NATCHLZ >>, ETC. 713
le nourrir tout à fait. Il publie en 1797 son faible Essai historique sur les révolutions.
« Les Xatcbez » (4791-1826), « Atala » (I801j, « le Génie du Christianisme » et « René » (1802). Le secrétariat d'ambassade à Rome et la Lettre à H. de Fontaues (10 janvier 1804). — Cependant il mord au métier et pousse ses Natchez, qu'il ne devait imprimer intégralement qu'en 1826, dont M. de Fontanes voit et encouragé" réclusion; enfin, sous le coup d'une crise morale provoquée par la mort de sa mère et d'une de ses sœurs, il trouve son chemin de Damas et ébauche le Génie du christianisme. Il rentre à Paris le 8 mai 1800, ayant laissé dans une malle à Londres le volumineux manuscrit des Natchez, d'où il a détaché les deux épisodes qui seront Atala et René. C'est avec ce bagage et sous les auspices de Fontanes et Joubert, qui lui ont procuré un imprimeur pour le Génie du christianisme, qu'il se jette dans la mêlée littéraire.
Pour le début, il fait coup double. Un article e d'éreintement soigné », comme on dit aujourd'hui, contre Mme de Staël, paru dans le Mercure, lui vaut une notoriété que la publication d' Atala (1800) change du jour au lendemain en éclatante célébrité. Aussitôt les femmes s'allèlent à son char de triomphe : où ne montera-t-il pas dès lors? Le voici qui trône dans le salon de Mme de Beaumont, dès son orient, en attendant celui de Mme Récamier, rue de l'Abbaye-au-Bois, pour son couchant, et en passant par tant d'autres où il put sentir qu'il devenait dieu. Nous n'avons pas à l'y suivre ici, Dieu merci, et nous voilà quitte de bien des fadaises.
Le Génie du christianisme parait en 1802 — avec l'épisode d'Atala, déjà pubUé, et celui de René qu'il en devait détacher plus tard, — au lendemain même du Concordat, dont l'auteur lui fait offrir le poste de premier secrétaire d'ambassade à Rome, qu'il accepte. Il devait cet honneur à l'opportunité de son ouvrage plus qu'à son succès, tiède en somme et gâté par de cuisantes critiques. C'est de Rome qu'il écrit la célèbre lettre à Fontanes sur la Campagne romaine. Il allait passer de là à un poste plus relevé et autonome, celui de ministre de France dans le Valais, à Sion, quand la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien lui fait donner courageusement sa démission.
Voyage en Orient. Retraite à la Vallée-anx-Lonps. « Les Martyrs » (1809). f «Itinéraire de Paris à tTérnsalem » (1811). K Les aventures dn dernier Abeneérage.» Commencement des îlémoîrcs. — 11 revient à ses chères études et ébauche les Martyrs. La nouvelle de la mort de Lucile, de sa sœur bien-airaée — trop aimée, du moins si l'on en croit Mme de Chateaubriand, qui en fut tyrannisée, — et le désir de .s'approvisionner d'images et de sensations pour ses Martyrs, le remettent sur les routes, selon sa devise : Diversa exsilîà et désertas quœrere terras. Cette fois c'est en Grèce, à Constantinople et aux lieux saints qu'il porte ses pas, en revenant par Alexandrie, Carthage et l'Alhambra, du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807, rapportant les matériaux de cet Itinéraire de Paris à Jérusalem qui devait aller aux nues. Entre temps il avait détaché du Génie et publié à part René (1805) et l'opuscule obtenait du public et de la^ critique l'éclatant succès qui avait été marchandé au grand ouvrage.
Retiré dans son ermitage de la Vallée-aux-Loups, près de Sceaux, qu'il avait acquis en 1807, il y écrit — sans compter cet élégant mais si pâle Dernier des Abencérages et outre le début de ses fameux Mémoires — les Martyrs, qui paraissent en 1809 et sont criblés de critiques, dont le venge le complet succès de Vltinéraire, en 1811. Une fois de plus la faveur allait à rencontre de ses calculs d'auteur, exaltant la petite œuvre au mépris de la grande, mais en dépit de ses ironies là-dessus, ce n'était pas si mal jugé, en somme.
L'Acadénûe (1811). Fin de la carrière littéraire. La politique. Brochures, journalisme et petits vers. « Hoïse. » « Les mémoires d'outre- tombe » (1848-1850). Sa mort et son tombeau. — 11 est élu à lAcadémie, à la place de Marie- Joseph Chénier, un de ses censeurs justement, le 20 février 1811, mais se voit interdire de prononcer son discours, où il a paru au maitre parler trop haut de la dignité et de l'indépendance de l'homme de lettres.
Ici se termine, à vrai dire, sa carrière littéraire. La fm de € l'hégire du Corse », selon le mot de Joseph de Maistre. et le retour des Bourbons lui ouvrent la carrière politique. Il la courra fort inégalement — de ministères en ambassades, puis en disgrâces, voire en prison, ayant même eu « sa guerre »,
L'académie, la politique, etc. 715
comme il aimait à dire, à savoir celle d'Espagne, y compris, si on veut lui faire plaisir, les lauriers du Trocadéro, — mais où nous avons encore moins à le suivre qu'à travers les salons et les amitiés des grandes dames.
Des nombreuses brochures politiques et des essais historiques ou biographiques ou critiques qu'il publia pendant le demisiècle qui lui restait à vivre, nous ne signalerons que le véhément pamphlet contre le « Moloch > vaincu et acculé à Fontainebleau, qui a pour titre De Buonaparle et des Bourbons (30 mars 1814), dont Louis XVIII disait qu'il lui valut une armée; une spirituelle brochure sur le Congrès de Vérone, dont il fut; et, pour mémoire, une campagne de presse de quatre ans, dans les Débats, contre le ministère Villèle, qu'on a appelé un long rugissement, mais où il y a lieu de faire remarquer, pourtant, que maintes fois le lion a ri. Entre temps, il avait rimé un peu, et même une tragédie en cinq actes. Moïse, dont on peut bien dire, en dépit de l'innovation des chœurs mêlés à l'action, qu'il y négligea le conseil de son ennemi Voltaire : « Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux » ; sans oublier la fameuse romance, sur un air populaire rapporté d'Auvergne : Combien j'ai douce souvenance, etc.
Enfin parurent, en feuilleton dans la Presse, trop tôt pour son repos final, et pour l'infidélité de leurs acheteurs, ces fameux Mémoires d'outre-tombe dont Mme de Récamier avait si amicalement et si habilement préparé le succès, dont les familiers du salon de l'Abbaye-aux-Bois avaient eu la primeur, qu'il avait vendus à une société, non sans cet aveu : « Personne ne peut savoir ce que j'ai souffert d'ayoir été obligé d'hypothéquer ma tombe », où Sainte-Beuve voit son chef-d'œuvre, ce qui peut se soutenir même en regard de Reiié ou du récit d'Eudore, et qui, en tout cas, restent et seront le plus lu de ses ouvrages, pour des raisons où la malignité n'est que de moitié.
Il mourut à Paris, le 4 juillet 1848, eut, à Saint-iMalo, des funé railles si solennelles qu'elles prirent un air d'apothéose et qu'il ne les avait pas rêvées plus belles, fut inhumé comme il l'avait demandé à la municipalité de sa ville natale dans « six pieds de terre bénite sur le rocher du Grand-Bé », où se dresse aujourd'hui en airain, sur le granit, baignée des embruns de la mer
bretonne, fréquente en orages, l'effigie du plus orageux de nos grands écrivains.
L'Iioiiime. — Chateubriand naquit avec une âme malade dans un corps robuste. 11 fortifia l'un et ulcéra l'autre dans ses vagabondages le long des grèves de Saint-Malo. dans l'âpre solitude de Combourg et par la contagion de la névrose de Lucile. Son sosie René dira qu'il « s'ennuie de la vie », et hii-méme avouera qu'il « bâille sa vie » depuis le jour Où il l'a reçue. On a écrit qu'il vécut avec cet ennui sans trêve et qu'il en mourut. Nous croyons plutôt qu'il en vécut et que c'est le cas de répéter l'apostrophe de Musset à Voltaire amant de la mort :
Vous devez vous aimer d'un infernal amour Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour!
Non pas que son incurable mélancolie, levain de ses œuvres, ne fût sincère dans son essence, mais combien l'art ajoutait ici à la nature, c'est ce que l'on peut entrevoir à certaines saillies de son humeur et de son esprit entre intimes ou en voyage. Il ne faut pas pousser la candeur jusqu'à imiter cette jeune Anglaise qui, pendant une fête qu'il donnait, dans son ambassade de Londres, vint, sortant de la foule obscure, le regarder entre les deux yeux et lui dire : « Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux ! » Il laissa dire; mais le jour où une autre miss plus fine lui avait décoché ceci : « Vous portez votre cœur en écharpe », il n'avait pas protesté davantage. Au fond s'il s'ennuyait, il savourait délicieusement les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique, et n'eût point voulu changer de nature : en voici un aveu : « Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère ». Soit! mais une misère mitigée, et combien!
Et puis ce deuil de la vie à vivre était si bien porté depuis Jean-Jacques et se trouvait alors si exactement de circonstance, parmi les enfants du siècle nés et à naitre ; et il se présente comme un complice si commode du plus pur égoïsme, et surtout il plait tant aux femmes! Ne sont-elles pas, par vocation, les infirmières de ces grands blessés de la vie? Combien, semblables à Mme de la Fayette auprès de La Rochefouchauld, devaient s'empresser à réconcilier René avec la vie et avec
l'homme. 717
l'humanité, laquelle il est vrai, ne pouvait choisir de plus séduisantes ambassadrices! Et Racine aussi se préoccupait des belles pleureuses des loges. Et, en fait, si on porte alors son cœur en écharpe, si on aime le drapé, si on prend des attitudes, face au public, si on habite t une cellule sur un théâtre », comme disait Ginguené, à qui la faute?
Et puis ces idolâtries de salon rendent Tidole encoi'e plus égoïste que vaine, surtout si elle est là dans son monde, ce qui ne fut pas le cas pour Jean-Jacques, mais l'était pour Chateaubriand. Encore se faut-il bien garder ici d'exagération.
Certes Chateaubriand eut unégoïsme qui fut choquant jusque dans son extrême vieillesse, témoin la première impression qu'il fit à certaine délégation de l'École normale, à des jeunes gens qui savaient admirer et qui étaient venus apporter au glorieux octogénaire Thommage de leur curiosité. A cette élite dfe la jeunesse intellectuelle, si avide de son avenir, il ne parlera que de lui-même et il ira jusqu'à s'écrier, à propos des journaux : « Rien n'est possible sans eux, et si j avais à recommencer ma vie, je ne serais que journaliste s, ce qui n'était pas seulement un petit blasphème contre son génie, mais une grosse imprudence, dit à des normaliens, et sera entendu au moins de l'uii d'entre eux *. Mais ce débordement lyrique de son moi était surtout littéraire : dans la pratique, il était au moins généreux de sa bourse et ne suivait que trop la devise de sa famille : Je sème l'or. « On me dit que je suis un peu panier percé,» écrivait-il à un ami à propos de la faillite de l'éditeur Ladvocat qui lui coûtait cher, «mais, ajoutait-il avec une spirituelle gaîté, ce n'est pas toujours moi qui fais le trou au panier. »
Jusque dans sa conduite politique, ne sut-il pas sacrifier maintes fois, sans hésiter, son intérêt direct à sa dignité, qui perd ici le nom d'orgueil, et cela jusqu'à être appelé le courtisan du malheur"?
Il eut encore cette autre générosité qui s'appelle la bravoure, depuis son défi au maitre d'école fouetlard, plagosus Orbilius,
1. Antoine Grenier. — Cf. M.Eugène Manuel, U7ie visite à Chateaubriand : souvenirs de l'École normale, Paris, bureaux de la Vie contemporaine, 1895, p. 13 et 15.
et ses rixes de « compagnon des vents et des flots > contre les rudes mousses des grèves, jusqu'aux bravades envers Bonaparte, qui menaçait de le « faire sabrer sur les marches des Tuileries », en passant par la baignade parmi les requins de rOcéan, la téméraire visite des gouffres du >iiagara et la canonnade et la mousqueterie du siège de Thionville.
Il n'a jamais trahi l'amitié, du moins celle des hommes, ni aucune cause dès qu'il l'avait embrassée, christianisme ou royalisme. Serviteur bourru de la monarchie de droit divin, il s'est résigné à la fatalité qui lui faisait endosser périodiquement la « casaque do héraut de la légitimité », quitte à la soutenir parfois, par exemple dans sa polémique contre Villèle, comme la corde soutient le pendu. Mais il avait du mérite, étant donné son fond d'irréductible indépendance et témoin cette phrase de sa brochure la Restauration et la monarchie élective (1831) : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère ».
h' honneur ou le point d'honneur! Voilà ce qui orientera toujours ce gentilhomme dans ses crises, et qu'il ne faut jamais oublier pour avoir la clé de son caractère et le sens de sa vie, jusqu'à sa volonté dernière d'un tombeau au Grand-Bé, dont son sens artiste, encore plus que son orgueil, lui faisait choisir et choyer comme une consolation suprême le symbolique isolement. En prenant texte surtout de certaines boursouflures des Mémoires, on abuse vraiment contre lui du mot orgueil. Qu'on le garde, si l'on veut, pour son père spirituel, le plébéien Rousseau, mais que l'on laisse du moins à ce gentilhomme le privilège de ses fiertés héréditaires et de ses grandes attitudes, puisque ses actes ne les démentent pas. En tout cas, ce n'est pas aux hommes de lettres qu'il appartient de rapetisser celui qui les voulut si grands et les incarna tels, jusqu'en face de ce despotisme du sabre et de l'algèbre de ces « hommes géométriques » qu'un autre gentilhomme de lettres, l'auteur des Méditations, caractérisera à son tour avec une ûpreté vengeresse.